Émeute durant une élection [Montréal, 1832]

En 1832, une élection était terminée lorsqu’aucun électeur n’avait voté au bureau de scrutin depuis plus d’une heure. Des fiers-à-bras pouvaient retarder l’issue en rendant difficile l’accès aux polls. Cela donnait des élections longues, comme celle de 1832 dans Montréal-Ouest. 23 jours.

En 1832, ça s’est terminé dans le sang.

Extrait de la Minerve, 22 mai 1832

Le Drame est enfin terminé; M. Tracey [Daniel Tracey] l’a emporté sur la Bureaucratie, et il a été ce matin déclaré dûment élu Membre du Parlement pour représenter le Quartier Ouest de Montréal. Dans une autre circonstance nous aurions témoigné la joie que nous ressentons d’avoir déjoué les trames de nos adversaires. Mais le sang a coulé; le parti opposé, voulant se venger de la défaite qu’il prévoyait, a appelé la force militaire, des magistrats ont donné l’ordre de faire feu, et plusieurs de nos concitoyens ont été égorgés par les troupes. Nous devons donc être dans le deuil avec nos Frères, et, nous pouvons le dire, avec tout le pays.

Depuis hier, la Ville est dans une grande fermentation.
[...]
Hier matin, le poll ouvrit à 8 heures, et à 5 heures, les voix étaient comme suit:
M. Tracey……..690
M. Bagg……….687

Majorité………3
Depuis le matin malgré le mauvais tems, il y avait au poll et aux environs une foule considérable de personnes.Tout avait été tranquille, jusqu’à 2 heures, sur la place d’Armes, loin du lieu du poll, près des murs de l’église, un individu du parti de M. Bagg [Stanley Bagg] donna un coup de parapluie à un marchand respectable de cette ville qui passait tranquillement, et il faillit lui crever un oeil. L’agresseur reçut de l’autre quelques reproches, et quelques personnes voulant venger l’outrage fait à la partie attaquée tombèrent sur l’agresseur, qui fut secouru par quelques amis, et la mêlée devint générale. Des connétables, bien connus pour la part active qu’ils ont prise pour favoriser l’élection de M. Bagg, intervinrent, et, et au lieu de rétablir la paix, ils augmentèrent le désordre en frappant leurs adversaires qui étaient tranquilles spectateurs.
[...]

Le parti de M. Bagg, ayant obtenu du délai, samedi dernier, comme nous l’avons expliqué dans notre feuille d’hier, employa tout ce tems à chercher le moyen de se venger de la défaite que la faiblesse de ses forces lui fesait entrevoir.

Cependant un émissaire du parti de M. Bagg député par quelques magistrats, était déjà allé requérir la présence des troupes, et à 2 heures trois quarts il y avait sur la place d’armes une garde de capitaine, composée de 60 hommes [...]. Malgré les tentatives que le parti de M. Bagg fit plusieurs fois pour les faire approcher du poll, l’officier commandant tint ses soldats sous le sous le portique de l’Église. Il faut dire qu’à l’arrivée des troupes l’ordre était déjà rétabli. La tranquillité régna jusqu’à 5 heures.

A cette heure M. Tracey en se retirant du poll, pour se rendre chez lui, fut salué par les acclamations de ses amis, et il était déjà parti lorsque des amis de M. Bagg commencèrent, pour se venger de la minorité où se trouvait leur candidat, à jeter des pierres sur les amis de M. Tracey. Comme il est aisé de le supposer ces derniers ripostèrent, et quelques uns poursuivirent les assaillans jusque dans les maisons voisines de la place d’armes, et il y eut plusieurs vitres de cassées.

Pour revenir aux coups de pierres dont nous avons parlé, il n’y a qu’un instant, pendant que les partisans des deux candidats se poursuivaient les uns et les autres sur la place d’armes, M. Tracey poursuivait sa marche dans la rue St. Jacques pour se rendre à sa demeure au faubourg St. Antoine, accompagné d’un certain nombre de ses amis. C’est alors que les troupes qui avaient reçu du renfort des compagnies de soldats qui étaient sur le Champ de mars, prêtes à partir au premier signal, se mirent à la poursuite de M. Tracey et de son parti. Aussitôt l’on vit des magistrats, des partisans de M. Bagg, au milieu des soldats, jeter des pierres sur les amis de M. Tracey qui s’en allaient paisiblement; on en vit quelques uns cachés derrière les soldats jeter des pierres par dessus la tête de ces derniers, afin de provoquer leurs adversaires. Ils réussirent; ils reçurent quelques pierres en échange; quelques unes frappèrent en effet, et on nous donne comme certain que quelques-unes atteignirent un officier et des soldats.

La plume nous tombe des mains, et nous manquons d’expressions pour continuer ce récit. Quatre magistrats requièrent le commandant des troupes de donner ordre de faire feu. L’ordre est donné, et le plomb meurtrier étend sur le pavé des victimes innocentes qui n’avaient pris aucune part  aux désordres. C’est la rue  St. Jacques qui est le théâtre de ces assassinats. Deux citoyens respectables, âgés de près de soixante ans ont perdu a vie. Le nommé Languedoc [François Languedoc], du faubourg St. Laurent, a eu le coeur percé d’une balle; le nommé Billet [Pierre Billet] a reçu deux balles au cou et une dans la tête. Casimir Chauvin, âgé d’environ 20 ans a eu la tête traversée d’une balle. Ce jeune homme était Compagnon imprimeur. M. J.B. Choquette a eu la joue effleurée d’une balle.

Au nombre des blessés se trouvent M. Hedge et Philippe Groulx, peintre, jeune homme d’un excellent caractère, qui ont reçu chacun une balle dans la jambe. Jean Veine a eu son chapeau percé d’une balle.

On compte encore parmi les morts, le nommé Cousineau, habitant, des Sources, et un Irlandais du nom de Creed. Cet homme après avoir reçu un coup de feu a été assommé par un connétable qui s’est montré très actif, en faveur de M. Bagg.

Plusieurs autres personnes ont reçu des blessures plus ou moins graves. Nous citerons entre autres M. Voyer qui a eu une partie de lèvre supérieure emportée par une balle. Le nommé Dubé a eu l’épaule traversée, Charles Mongras a reçu une blessure dangereuse à la cuisse, la balle l’ayant traversée de part en part. M. Hubet, clerc-avocat, et M. Tavernier, ont eu leurs parapluies percés, et le nommé Billy, tailleur de pierre, son chapeau traversé, par des balles.

Entre autres citoyens qui ont failli tomber sous les coups des assassins, nous citerons E. E. Rodier, John McDonell, Ecrs, Avocats, L. H. La Fontaine, Ecr, membre du Parlement pour le comté de Terrebonne, C. S. Rodier, Ecr., Marchand, qui ont entendu les balles siffler autour de leur tête. Le nommé Constantineau s’est vu jeté à terre par un soldat qui a demandé a un officier près de lui s’il devait le tuer; l’officier lui a dit qu’il pouvait l’épargner.

Ceux qui ont conseillé, qui ont excité ces meurtres reculent maintenant d’épouvante devant l’atrocité de leur attentat. Aussitôt que les soldats eurent tiré, on les a fait revenir sur leurs pas jusqu’au lieu où s’est tenu le poll. On les y a fait rester une bonne partie de la nuit. On a même eu la hardiesse de faire venir sur la place d’armes deux pièces de campagne (quelques personnes nous assurent qu’il y en avait quatre) avec une troupe d’artilleurs. Des sentinelles ont parcouru hier soir et cette nuit les rues de cette ville, et pour récompense les soldats de leur courage à massacrer des victimes paisibles et sans armes, et leur faire oublier leur crime, on leur a donné du rum en abondance. Ce matin, avant six heures, les canons avaient disparu ainsi que les soldats.

Aujourd’hui, le poll s’est ouvert à 8 heures suivant l’ajournement; l’officier rapporteur ne s’y trouvait point. Il a été remplacé par M. Guy qui avait agit comme clerc du poll. – M. Tracey a reçu une voix, et à 9 heures il a été proclamé dûment élu.

[...]
On espère que la population de cette ville assistera aux funérailles des victimes – il en sera donné avis public.

Pour en savoir plus: Le 21 mai 1832, sur la rue du Sang par Gilles Boileau, revue Histoire Québec

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