Les asiles de la Longue-Pointe [1905]

Note:  l’asile Saint-Jean-de-Dieu (Longue-Pointe) est maintenant connu sous le nom d’ Hôpital Louis-H. Lafontaine.

*
Extrait de L’Album universel, 1er juillet 1905

Les Asiles de la Longue-Pointe

[…]

Photographie | Train pour le transport des patients, asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911 | VIEW-11277

Train pour le transport des patients, asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911

Les asiles de la Longue-Pointe, en effet, figurent au premier rang parmi les établissements modèles de ce genre, tant par leur importance que par le confort et les perfectionnements les plus récents dont ils sont dotés. Situés à quelques milles de Montréal, en plein verdoiement de l’Ile, sur les bords du Saint-Laurent, ils couvrent une superficie immense et comprennent une vingtaine de bâtiments susceptibles de contenir plus de 2000 malades. Leur fondation date de 1875, mais les dernières et les plus importantes constructions n’ont été érigées qu’en 1899. Comme on le voit, c’est toute une ville, et une ville qui se suffit entièrement à elle-même. Nous y trouvons des abattoirs, des boulangeries, des ateliers de tous genres, des fermes même. Un chemin de fer électrique relie les différentes dépendances, tandis qu’à l’intérieur même des bâtiments, de minuscules tramways circulent constamment pour le transport du personnel et des marchandises. Quant aux aménagements intérieurs, ils revêtent les formes les plus variées, depuis les immenses salles communes et les dortoirs de l’asile public jusqu’aux appartements luxueux, aux chambres élégamment meublées que pourrait envier plus d’un artistocratique cottage du quartier anglais.Il ne faut pas croire cependant que seul le privilège de la fortune ait établi ces différences.Certes, il conserve dans une certaine mesure sa puissance, Sa Majesté l’Argent, même dans la cité des fous. Mais il n’y est qu’un personnage secondire. Le but est plus élevé, et, avant toute autre considération, il importe d’établir, à n’importe quel prix, le traitement nécessité par chaque espèce distincte d’aberration mentale. C’est la théorie de l’école moderne, des grands maîtres qui en furent les fondateurs et les illustrations, les Morel, les Magnan, les Charcot; c’est aussi celle qui depuis nombre d’années est appliquée aux asiles de la Longue-Pointe avec le plus grand succès par le docteur Bourque, médecin en chef de l’institution, et par le tout aimable et savant surintendant médical, le docteur Georges Villeneuve, professeur de clinique des maladies mentales à l’Université Laval.

Photographie | Théâtre à l'asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911 | VIEW-11274

Théâtre à l’asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911

 »Croyez-le bien, cher monsieur » me disait tout récemment ce dernier, tandis qu’en sa compagnie, je parcourais les merveilles de son immense domaine,  »elle est morte, et bien morte, la légende des cabanons, des coups de fouet et des supplices de toutes sortes que l’on affligeait jadis aux pauvres fous. Ce régime brutal et odieux n’existe plus depuis longtemps. D’ailleurs, pour n’en parler qu’au point de vue pratique, il ne connait et ne pouvait donner aucun résultat. Non, ce que nous cherchons ici, c’est à guérir insensiblement, avec le calme, avec l’éveil des souvenirs, avec la persuasion lente et douce qui pénètre peu à peu le cerveau malade et parvient ainsi à y dissoudre les hallucinations et les erreurs, en quelque sorte à l’insu du patient.

L’aliéné est, avant tout, un être extrêmement susceptible. Ce qui triomphe auprès de lui, c’est le tact, la sensibilité, la politesse. Il importe de ne jamais le froisser, même légèrement. A cet égard, notre personnel a les instructions les plus strictes. Nous appelons toujours les malades: Monsieur, Madame, Mademoiselle, cela à quelque classe sociale qu’ils appartiennent. Le tutoiement est formellement interdit ainsi que toute autre familiarité du même genre. Inutile d’ajouter que la plaisanterie et les rires sont choses inconnues de notre part; et d’ailleurs qui aurait le traître courage de s’égayer devant tant de misères et de détresse? Pour ma part, je ne refuse jamais à un aliéné d’aller le voir en particulier aussitôt qu’il en exprime le désir, même s’il est classé parmi les agités et les furieux. Cela m’a souvent donné d’excellents résultats sans que, jusqu’ici, il me soit arrivé aucune fâcheuse aventure.

Quant au traitement proprement dit, il est des plus simples. Il repose tout entier sur la connaissance psychologique des sujet [sic]. Cette observation nécessite par contre, une attention de tous les instants. Nous devons, en quelque sorte, substituer notre volonté, notre pensée même tout entière à celles du malade. Il nous faut garder constamment le contact avec on cerveau sous peine de voir parfois s’effondrer en quelques heures les résultats d’un travail qui avait exigé des mois entiers.

Photographie | Dortoir à l'asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911 | VIEW-11279

Dortoir à l’asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911

Le traitement matériel consiste dans le repos au lit, dans les bains chauds, et surtout dans les distractions bien mesurées, dans les occupations de tous genres, dans le travail même, travail bien entendu exécuté non dans un but productif mais simplement curatif et surveillé par le médecin. C’est en un mot ce que nous appelons le régime de l »open door », de la bonne et saine liberté, régime basé sur la confiance accordée aux malades et que, je me hâte de le dire, ils justifient pleinement. Nous les laissons circuler à leur guise, non dans un parc soigneusement clos de murs, mais en plein campagne, libres d’errer où bon leur semble, ayant même à leur portée tous les moyens de s’enfuir, puisqu’un tramway conduisant à la ville traverse la propriété. Et cependant, les cas d’évasion sont extrêmement rares. C’est la confirmation de la justesse de la théorie moderne. D’ailleurs, le système de l »open door » a encore un autre avantage, celui de transformer du tout au tout la physionomie des aliénés. Plus de prisons, plus de cachots sombres aux fenêtres grillagés, mais partout l’espace, l’air, la lumière, le bon soleil aux gais rayons, presque la joie et le bonheur, si l’on pouvait prononcer ici ces deux mots sans un serrement de gorge.

La visite était terminée, et tandis que je m’éloignais, l’esprit encore pénétré de cette grande leçon des choses, je songeais au rôle admirable de ce médecin, guérissant l’âme humaine comme un habile luthier répare les cordes d’une harpe brisée, à ce pouvoir quasiment créateur qui lui fait ressusciter les morts d’esprits et rendre à la civilisation des forces et des intelligences qui semblaient devoir être à jamais perdues pour elle.

F. de Chalot.

Montréal, 10 juin 1905.

Photographie | Promenade à l'asile de Longue-Pointe, Montréal, 1911. | VIEW-11272

Promenade à l’asile de Longue-Pointe, Montréal, 1911.

__

Folie!

Pendant que nos pas, longuement résonnaient dans les couloirs immenses de Saint-Jean de Dieu, que la voix de la petite religieuse, notre cicérone, disait:  »Laissez-moi vous montrer maintenant les cuisines, puis les réfectoires, puis la buanderie… » ma pensée s’efforçait en vain de n’être point rebelle.

Tout le temps, moi, je songeais à ces multiples intelligences en qui soudain la nuit s’était faite – nuit avec ou sans rêves, mais toujours impénétrable. Je songeais à ce pauvre Nelligan dont l’aurore avait eu tant de promesses et qui rêvait maintenant ses intraduisibles songes en l’une de ces étroites chambres dont les fenêtres ont des grilles.

Puis, me revenait aussi l’image de cette belle jeune femme aperçue tantôt et dont les yeux, si tristement, nous avaient suivies. Regard angoissée de démente, semblant chercher en des efforts infinis à rallumer par delà les prunelles, la flamme maintenant éteinte qui donnait à l’esprit sa vie!

Plus loin, nous avions rencontré une mère dont la fille unique était morte dans des circonstances que la bonne religieuse n’ose tout à fait nous faire connaître, mais que nous devinâmes, affreuses.

 »C’est elle, ma fille », faisait-elle, en saisissant par la main l’une de mes compagnes.  »Non, c’est celle-ci », continua-t-elle en s’approchant d’une autre, et ainsi de chacune de nous jusqu’à ce que, déçue encore pour la centième fois peut-être, elle se détourna, ne voulant plus nous regarder, irritée de n’avoir pu trouver parmi nous l’enfant cherchée. Une autre dont la raison a sombré à la suite d’un incendie dans lequel elle a vu périr ses deux seuls fils, m’a raconté cette scène, les yeux secs et en même tenant le bras comme si elle eut craint que je ne veuille pas l’écouter jusqu’au bout. A de certains moments, je sentais ses doigts rigides m’entrer dans la chair avec une telle force que j’aurais crié de douleur.

Plus loin encore, c’est un homme dans la force de l’âge, dont la folie a été amenée par la perte de sa fortune. Il nous a dit comment la chose était arrivée, et il pleurait tellement à son propre récit que nous nous sentions prêtes à pleurer aussi. Et, que d’autres?

Mais la visite était finie maintenant, et nous marchions lentement dans le grand couloir, pendant que, de sa voix douce de nonne, notre guide achevait de nous expliquer diverses choses: l’instant d’après, nous allions nous retirer lorsque passa par là-bas, au détour d’un escalier, une forme falote et qui nous paru très drôle.

 »Philomène, appela la soeur, voici des dames qui désirent te voir ».

Aucune de nous ne l’avait exprimé ce désir, mais nous l’avions, à coup sûr, toutes éprouvé, et à peine avions nous remercié celle qui l’avait dû lire dans notre regarde, que Philomène nous faisait la révérence.

 »Mesdames, je suis aussi jolie que la plus jolie d’entre vous ».

Ce fut notre bienvenue et le compliment à rebours nous parut d’autant moins flatteur que mademoiselle Philomène possède une laideur incomparable… et indescriptible, c’est pourquoi je m’abstient de faire son portrait.

[…]
Et pendant que le tramway nous ramenait vers la grande ville aux bruits multiples, où se manifeste partout l’humaine intelligence, je songeais à ce monde étrange des fous, monde de douloureuse ou paisible inconscience où les souvenirs sont le présent, où le présent est le rêve et où l’avenir n’existe pas.

Je revoyais tous ces yeux aux flammes fugitives et inquiétantes qui nous avaient au passage suivies sans nous voir peut-être; s’évoquaient toutes ces âmes bizarres et je songeais:

Ne sont-ils pas les heureux?

COLETTE

Billets reliés

L’Incendie de l’asile Saint-Jean-de-Dieu [Longue-Pointe, 6 mai 1890]

L’Incendie de l’asile de Beauport, 29 janvier 1875

Websérie: Erosion – un regard sur l’abandon

La lecture des mauvais livres [1880]

About these ads
Ce contenu a été publié dans Médecine, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s