Le divorce [1914]

Pour vous mesdames, mars 1914

ENTRE VOUS ET MOI

Pour la première fois, au Canada, le parlement fédéral a été appelé à légiférer sur le divorce. C’est M. Northrop, de Hastings, qui a invité la chambre à se prononcer sur la question, et c’est M. Burnham, un célibataire – on devait s’y attendre – qui a donné le premier croc-en-jambe au projet de loi:" Puisque tu y est, restes-y; fallait pas t’embarquer dans cette galère", semble dire M. Burnham triomphalement aux gens mal mariés.

Je suppose que son geste fera se tendre vers lui des poings menaçants. Présentement, au Canada, le divorce est un privilège réservé aux riches; mais qu’il soit une loi égalitaire ou une faveur ad valorem, il existe, et puisqu’il existe, autant vaut le légaliser par un décret. Après cela, ce sera dans le mariage comme dans la chanson:

Ceux qui voudront y rester resteront,
Ceux qui voudront s’en aller s’en iront…

Tenez, je m’imagine voir déjà se renouveler ici l’exode qui se produisit, du sud au nord des États-Unis, lors de l’abolition de l’esclavage. Quel déménagement, mes amis, et quelles surprises. Avec l’indissolubilité du mariage, ceux qui sont mal pris se disent, sans doute: " Mieux vaut sauver les apparences, puisqu’on ne peut en sortir" – quand on n’a pas ce que l’on aime, on fait parfois semblant de chérir ce que l’on a; – mais une fois la barrière ouverte, foin de tous les préjugés et de toutes les considérations.

Pourtant, vous seriez trop naïfs de croire que l’indissolubilité du mariage peut retenir dans le devoir un homme dépourvu de sens moral ou une femme révoltée. N’a-t-on pas également tort de crier que le divorce serait la faillite du mariage? Je crois, au contraire, que beaucoup de ceux qui n’osent courir le risque d’un contrat à vie, tenteraient l’aventure, s’ils entrevoyaient une échappatoire, dans le cas d’une méprise. Un grand nombre de célibataires redoutent le mariage comme la mort, parce que lorsqu’on y est entré on ne peut plus en sortir.

Pour ma part, je ne serais pas fâché de voir légaliser le divorce, afin qu’il fût possible, enfin, de pouvoir vérifier la véracité de cet adage: "Il y a plus de mariés que de contents", je suis curieux de naissance et statisticien par métier…Mais voyez à quelle impasse cela peut conduire d’être curieux et statisticien: voici que certaines déductions m’amènent à la conclusion que l’existence de la race canadienne-française serait fort en danger le jour où elle accepterait le divorce. Vous me comprenez, n’est-ce pas? Quand les foyers ne seront plus que temporaires, il ne serait pas sage de les encombrer d’héritiers, car cette sorte de richesse pourrait nuire à des établissements subséquents et prévus…

Tenez, ces considérations et celle de tous les petits malheureux que le hasard des séparations laisserait sans toit me ramènent à la conviction qu’il vaut encore mieux se marier à l’ancienne mode, avec l’illusion qu’on saura s’aimer toute la vie. Vous savez, quand toutes les illusions sont mortes, il reste toujours l’habitude et la résignation. Et si un jour, le divorce est consacré par la loi, chez nous, les Canadiennes-Françaises s’abstiendront parce qu’il est une chose plus noble encore que la résignation à l’inévitable, c’est le sacrifice volontaire.

Mais en attendant, M. Burnham me paraît bien chançard.

Théodore FRANCOEUR

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