La prison de Bordeaux en 1912

La Patrie, 18 novembre 1912

ON A COMMENCE CE MATIN LE DEMENAGEMENT DES PRISONNIERS A LA NOUVELLE PRISON DE BORDEAUX
__

Pendant qu’on faisait brillamment et bruyamment l’inauguration de notre cale-sèche à Maisonneuve, une autre inauguration moins tapageuse, moins joyeuse et surtout moins honorifique a eu lieu ce matin; inauguration qu’il importe de ne pas passer sous silence parce qu’elle marque également un progrès civilisateur, dans son genre.

Il s’agit du déménagement d’un premier lot de prisonniers de la vieille et historique prison du Pied du courant, à l’autre plus spacieuse et plus moderne, surtout plus hygiénique, mais prison quand même de Bordeaux.

Et, en admettant qu’il y ait une certaine satisfaction pour les détenus à se sentir moins entassés, il n’y a tout de même pas de quoi se réjouir du voyage, puisque l’air plus sain qu’ils respireront là-bas, ne sera pas encore celui de la liberté.

Photographie | Prison de Bordeaux, Montréal, QC, 1912 | VIEW-12690

Prison de Bordeaux, Montréal, QC, 1912

Ce déménagement s’est effectué dans le plus grand ordre, toutes les mesures de précautions ayant été prises par le gouverneur Vallée et son personnel.

DESCRIPTION DÉTAILLÉE DE LA NOUVELLE PRISON

La nouvelle prison est située sur le bord de la Rivière des Prairies, à Bordeaux sur un vaste plateau bien exposé à l’air. L’énorme agglomération de bâtisses que l’on y voit, même quand on passe en chemin de fer, donne une idée de l’importance de l’établissement. L’entrée principale fait face à la rivière. C’est une bâtisse qui ressemble à un fort avec créneaux et meurtrières, dans le style romain.

C’est le quartier des gardes de la prison. Nul ne peut pénétrer à l’intérieur sans passer devant la sentinelle de faction et avoir le mot de passe. Un large corridor nous conduit dans la cour commune de la prison. D’un côté on voit les écuries et les ateliers de réparation, de l’autre l’usine où sont installées toutes les machines nécessaires pour fournir la lumière, la chaleur, etc. Au centre est le corps principal de la prison. C’est d’abord la bâtisse des bureaux de l’administration.

Elle a deux étages et mesures 120 pieds par 37, le premier est consacré aux bureaux du shérif, du gouverneur et de leurs secrétaires. Au-dessus se trouve la chapelle pour les protestants, l’autel, la chaire et des bancs en sont en bois bruni, les fenêtres très hautes défient toutes tentatives d’évasion.

Au centre du premier étage, on voit une énorme porte en fer; c’est par là qu’on entre véritablement dans la prison. Dès qu’on a franchi cette porte, on se trouve dans une des cinq grandes allées qui composeront cette geôle.

Toutes les ailes sont à trois étages, dans celle-ci, aile « F », au premier étage se trouvent d’abord les salles où l’on met les prisonniers à leur arrivée à la prison. Ils attendent dans des petites cellules qu’on vienne les chercher pour les faire déshabiller, laver et prendre le costume de la prison, après quoi on les envoie dans leur chambres respectives. Quand les détenus ont laissé leur tenue du dehors, on prend leur ligne et on le fait bouillir dans un immense réservoir placé de l’autre côté du corridor. Quand il a été bien lavé, on le fait sécher dans un autre appartement, chauffé à la vapeur, puis, on le prend, on l’étiquette et le met sur une des nombreuses cases, mises dans une autre pièce à cet effet. C’est là que le détenu, à sa sortie de prison, ira échanger sa [illisible] pour son ancien habit. Comme on le voit on ne sort pas par la même porte qu’on est entré.

A ce même étage se trouve les salles de réception. Ce sont des cabines à treillage métallique, séparées entre elles au milieu, par un petit corridor d’environ 3 pieds. On peut se parler facilement, mais il est absolument impossible aux détenus de se passer quoi que ce soit. Un garde fait les cent pas sur une galerie qui donne juste au-dessus de ces cabines.

Au deuxième et troisième étage de cette aile, sont les différentes salles de l’infirmerie. Salle commune, salles pour les contagieux, salles pour les fous, salles capitonnées et salles pour les fous furieux, ces dernières sont à remarquer, chacune contient trois portes, une en avant et deux dans les côtés, lorsque le gardien à affaire à entrer, il le fait par en avant, si le fou se jette sur lui, ce qui arrive le plus souvent, les deux autres gardes entrent par le côté et maîtrisent le forcené.

Après avoir parcouru toute cette aile, on arrive à la rotonde, c’est-à-dire l’endroit où tout vient aboutir, dans la prison, c’est le centre de l’activité et de la surveillance. Les cinq ailes de la prison convergent à la rotonde.

La Patrie, 18 novembre 1912

La Patrie, 18 novembre 1912

Au centre de la rotonde, est le kiosque où se fait la distribution de la ration aux prisonniers. Ils viennent à la file indienne prendre leurs plats, s’en retournent manger dans leur cellule, et rapportent leur ustensile au même endroit d’où ils sont descendus à la cuisine pour le lavage. C’est par un énorme ascenseur hydraulique qui vient du sous-sol, que sont amenées ces rations.

Au dessus de ce kiosque, dans la rotonde encore, se trouve le poste d’observation. De là, le gardien, et un seul suffit, peut voir et surveiller les 920 détenus que peut contenir la prison. Il a vu partout et sans se déplacer. Il a sous la main, tous les services de la prison. Des tables sur lesquelles sont les différentes commandes d’éclairage, d’eau, d’alarme, etc. Un immense projecteur est même à la disposition du gardien, au cas où un bruit insolite se ferait entendre durant la nuit et qu’il voudrait en connaître la cause. Ce projecteur pénètre jusque dans les coins les plus reculés des galeries.

Le gardien peut encore voir de son poste d’observation tout le système d’appel qui communique avec les chambres des détenus et dont nous parlerons tout-à-l’heure.

Au-dessus de cette salle de gardien, se trouve la chapelle catholique. Cette chapelle est placée d’une façon si ingénieuse que les détenus placés aux angles de chacune des ailes peuvent parfaitement bien voir et entendre la messe. Chacun suit la messe dans l’aile où il a sa cellule et ainsi il ne peut y avoir de promiscuité.

De la rotonde, nous pouvons passer dans chacune des ailes où sont les chambres des prisonniers. Ce sont encore de vastes bâtisses à trois étages, longues de 233 pieds et larges de 52. De chaque côté, à chaque étage il y a 33 cellules, toutes éclairées par une petite fenêtre grillagée.

Les portes sont en fer plein et peuvent s’ouvrir toutes en même temps, par séries de 38 et se fermer de la même manière. Grâce au système Adams, de Joliette, Illinois, les portes peuvent encore se fermer ou s’ouvrir par série de onze. Par un autre dispositif, on peut encore ouvrir les portes une par une, ou toutes les ouvrir ou les fermer, à l’exception d’une ou deux, comme on le veut. Un seul homme suffit à toute cette opération, il n’a que trois léviers à actionner et c’est l’affaire d’une demi-minute.

La chambres des détenus mesure environ 5 pieds par dix; comme ameublement, on y voir une couchette en fer, qui se replie et dont les pieds sont fixés dans le ciment, une table et un banc en bois, scellés au mur, un cabinet d’aisance, un lavabo et une lampe électrique. Si l’on veut avoir de l’eau pour se laver, on n’a qu’à presser sur un bouton, si c’est de l’eau pour boire que l’on désire, on presse un autre bouton, mais, toujours, il n’en sort qu’une quantité limitée. Un autre bouton électrique permet au détenu d’appeler de l’aide dans le cas où il se trouverait indisposé. C’est ce bouton qui communique avec le poste d’observation et qui donne le numéro de la chambre, en même temps que l’étage où elle se trouve. Les murs sont en plâtres et le sol en carreaux.

De place en place, on a installé des chefs et des boyaux pouvant servir en cas d’incendie et au besoin à réprimer ceux qui seraient tentés de se révolter. Une galerie large de quatre pieds s’étend tout le long des cellules.

Potence. La Patrie, 27 septembre 1912

Potence. La Patrie, 27 septembre 1912

Au deuxième étage de l’infirmerie on a placé des chambres des condamnés à mort. Il y en a quatre. Chacune se compose de deux salles, à peu près le double des autres, l’une sert de chambre à coucher et l’autre sert de promenade. Dans cette dernière se trouve une porte qui donne immédiatement à l’échafaud. Ces gibets ont plutôt l’air de balcons et on les prendrait comme tels, si on ne savait pas, par ailleurs, que c’est là qu’on envoie dans l’éternité ceux que la société rejette de son sein.

Voici pour les détenus ordinaires et pour les condamnés à mort, mais il est une autre classe de prisonniers à qui il faut des appartements spéciaux. Ce sont les récalcitrants, ceux qui ne peuvent rester en paix avec leurs voisins ou qui ne peuvent pas se soumettre à la discipline et aux règlements de la prison. Ces appartements sont de deux sortes, les premiers qu’on nomme cachots n’ont pas beaucoup de différence avec les autres, si ce n’est qu’ils sont complètement séparés et que leurs occupants ne peuvent pas communiquer avec l’extérieur, les autres sont les donjons, c’est là qu’on enferme ceux qui ont passé par les cachots et qui ne veulent pas se tranquilliser. Ce sont de petits appartements noirs où n’entre aucune lumière du dehors. Il y a dans la porte juste un petit treillis pour permettre à l’air de passer. Un homme qui passe quelques jours dans cet endroit horrible, est ordinairement beaucoup plus doux. A l’extrémité du corridor où se trouvent les donjons, il y a les salles de douches, avec lesquelles on parvient toujours à maîtriser même les plus féroces.

Le soin de nourrir les nombreux prisonniers est une autre question qu’on n’a pas oublié. Des cuisines immense ont été aménagées dans le sous-sol. Tout y est placé avec ordre et est d’une propreté irréprochable. Deux gros fours permettront aux prisonniers de cuire leur pain eux-mêmes. Un petit char amènera le comestible à l’ascenseur de la rotonde.

Comme nous l’avons déjà dit la lumière, le chauffage, la ventilisation sont fournis à la prison par des machines modernes installées dans une immense usine mesurant 190 pieds de front sur une quarantaine de largeur.

Enfin, pour terminer, dison que chaque aile a sa cour qui lui est propre et que les détenus ne peuvent pas se mêler ensemble. On trouve encore à la prison des salles où les prisonniers pourront travailler aux différents métiers qu’ils voudront choisir et où l’on fabriquera des objets servant exclusivement au besoin de la prison.

Un mur en béton haut de 29 pieds entoure tous les bâtiments et empêche absolument toute tentative d’évasion.

Comme nous le disons au commencement de cet article, les prisonniers ont été transportés par voie du Pacifique, aujourd’hui à la nouvelle prison. Des gardiens sont arrivés hier pour se familiariser avec les différents départements et systèmes de la prison. A mesure que ces gardiens seront devenus plus intimes avec les aires, on en fera venir d’autres et les prisonniers suivront. On compte qu’au Jour de l’An tout sera terminé.

Pour en savoir plus sur l’histoire de la prison de Bordeaux.

Billets reliés

Décès du bourreau Arthur Ellis [Montréal, 1938]

L’émeute de la prison Saint-Vincent-de-Paul [Laval, 24 avril 1886]

Une visite de la prison de Québec en 1835

Patrimoine: des prisons qui ont une deuxième vie (première partie)

Patrimoine: des prisons qui ont une deuxième vie (deuxième partie)

About these ads

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s