Des moeurs dépravées [Québec en 1810]

Le Vrai Canadien, 29 août 1810

Mr. l’Editeur du Vrai Canadien

Le spectacle qu’offre maintenant la ville de Québec et ses environs doit être bien flatteur pour tous ceux qui désirent le bonheur et la prosperité de leurs concitoyens. Un commerce dont nous n’avions jamais eu l’idée est venu tout à coup nous enrichir à un degré qui doit surprendre. Il n’y a plus de pauvres, j’oserai même dire, il n’y a plus de médiocrité, toutes les classes vivent d’une manière à jetter l’étranger dans l’étonnement; vous trouvez partout le nécessaire, l’utile, l’agréable et même les objets de luxe. L’argent est aussi commun qu’il peut l’être dans une des villes les plus commerçantes de l’Europe; personne ne se plaint, et tout le monde convient que jamais le Canada ne fut dans un tel état de prospérité. Il semble que le ciel a voulu que le Canada jouit de tout le bonheur dont il a privé la plus grande partie de l’univers, et dans un tems où des milliers de victimes périssent dans les horreurs de la misère, l’éternel a étendu sa main sur notre pays, et a voulu que tout y prospérat. Il y a deux mois, les campagnes annonçaient une récolte des moins heureuses; les habitans commençaient à craindre la rigueur de la disette, et tout à coup, l’aspect a changé et nos regards ont été étonnés de voir que les mêmes champs qui paroissaient désolés, étaient couverts d’une moisson abondante.

Mais cette abondance, cette prospérité, étonnante commence déjà, par notre faute, à devenir funeste. Je n’étends pas mes regards plus loin que la ville et le district où je vis; et déjà j’ai de quoi gémir et regretter le tems où nos père vivaient dans une heureuse médiocrité. Des moeurs corompues, des sentimens dépravés, tous les gens de crimes inconnus à nos pères, viennent s’annoncer à un point à faire rougir les moins honnêtes. Que l’on consulte ceux qui sont chargés de la police de notre ville, et ils vous diront que depuis le dernier jour du quartier de session de Juillet, plus de cent crimes ont été accusés devant eux et Dieu sait combien sont encore cachés. Des vols, des meurtres sont les moindres crimes dont on se plaint. Des horreurs dont on n’avait jamais eu d’exemples ont été commises depuis ce tems.

La religion, la morale, des moeurs pures sont devenues un objet de risée parmi les jeunes gens. Plus de six cent filles publiques courent effrontément les rues, et séduisent la jeunesse déjà corrompue par des compagnons infames. Tous les jours des servantes qui étoient entrées innocentes dans des maisons où elles croyaient leur vertu en sureté, n’y sont pas trois mois sans venir joindre la troupe infectée, qui a perdu tout sentiment de pudeur et d’honnêteté. Des jeunes gens jusques là sages et vertueux, n’ont pas été plutôt entrainés une fois dans ces lieux horribles où l’impureté réside, qu’ils volent leurs pères, leurs maitres et tout ce qui leur tombe sous la main pour le porter à l’infame objet de leurs amour effréné. Le mariage est devenu un joug insupportable; le père, le fils n’ont pas horreur de se rencontrer dans le même lieu et être souvent rivaux pour un objet digne du méprit du dernier des êtres. N’a-t-on pas vu, le père et le fils dans une semblable occasion, et dans l’excès d’une rage qui fait horreur à la nature, se battre et se déchirer comme deux animaux brutes et enragés. « Le grand nombre d’étrangers, est la cause de la perte de nos moeurs, nous dit-on, et ils sont les auteurs de la plupart des crimes qui se commettent ». Plut-à-Dieu, pour le bonheur de mon pays, que ce fut vrai; mais tous ces crimes dont on se plaint ont-ils été commis par les étrangers?

N’y a t-il que des étrangers, que l’on voit le jour trainer les rues dans un état d’yvresse, et courir les nuits, troubler le repos public, et commettre mille horreurs qu’on n’oserait rapporter? N’y a t-il que des étrangers que l’on voit, même les jours destinés par la religion, à l’adoration de Dieu, se battre et attaquer les honnêtes genes sur leur passage? Sont ce des étrangers qui tiennent ces maisons de débauche, où des matelots, des soldats peuvent satisfaire toutes leurs passions? Sont-ce des étrangers qui tiennent ces maisons de débauche un peu plus rafinée, où il faut être Monsieur pour entrer, et avoir la liberté d’y prodiguer des sommes que des jeunes commis, apprentifs, &c. sont obligé de voler pour satisfaire des désirs insatiables? Sont-ce des étrangers qui tiennent ces cabarets ouverts la nuit et le jour, les jour de travail et le Dimanche, à tout venant et passant. Le Dimanche semble être devenu, par excellence, le jour de dépravation et la plûpart des jeunes gens sont si fatigués des débauches du Dimanche, que le Lundi est devenu le jour de repos. Les maitres de chantiers et de boutiques nous assurent que le Lundi personne ne veut travailler pour eux; et que s’ils voyent quelques uns de leurs ouvriers l’après-midi, leurs visages pâles et leurs yeux endormis ne prouvent que trop les excès auxquels ils se sont livrés la veille. Le père semble avoir perdu son autorité sur le fils, le maitre sur son apprentif ou son domestique. Ces ministres de la religion pour qui nos pères avaient tant de respect, ne sont plus aux yeux de notre jeunesse dépravée que de sinistres augures, et des êtres créés pour trouble le genre humain.

Ce tableau désolant que je viens de tracer ne peut pas sans doute, s’appliquer entièrement aux Campagnes. Les moeurs n’y sont certainement pas aussi corrompues et aussi dépravées qu’à la ville. On peut même dire qu’une grande partie de nos paroisses ont encore des moeurs pures & dignes des premiers tems; mais helas, combien d’autres n’offrent plus que l’aspect de la depravation et du libertinage. On peut citer trois ou quatre paroisses du District de Quebec, quif ont des lieux de debauches peu communs et ou resident plus de trente prostituées qui n’en cèdent pas à celles qui courrent nos rues. Hélas! Que nos pères auraient peine â reconnaître les lieux qu’ils habitèrent autrefois; ces séjours de la paix, de l’union et de l’innocence ou ils vivaient avec cette régularité qui leur donnat de longs jours. Ces maladies qu’ils n’osaient nommer, ne commencent-elles à soufler dans les compagnes ce venin terrible qui porte la mort et les tourmens les plus affreux. L’ivrognerie vient y joindre ses affreux ravages, et delà ces troubles, ces désunions, qui viennent ravir l’époux à l’épouse, la mère à la fille, et le pere à son fils. Ne voit-on pas tous les jours la femme venir aupied de la Justice, se plaindre des maux que lui fait souffrir celui qu’elle prit autrefois comme le protecteur de sa faiblesse. Maintenant, celui qui lui jurat tant de fois qu’elle ne connaitrait le bonheur que dans le lien le plus sacré, n’a pas reculé d’horreur en lui donnant des caresses infectées que son innoncence ne lui avait pas permis de suspecter.

Quels sont les moyens d’arréter ce fléau qui vient désoler notre pays. Tout citoyen doit mettre la main à ce grand oeuvre. Les officiers de paix, de police doivent dedoubler leurs vigilance, les ministres de la region doivent multiplier leurs efforts et employer tous les pouvoirs sont ils sont revêtus pour retirer du précipice tant de malheureux qui s’y jettent inconsidérement. Le parlement doit s’occuper des moyens d’établir des maisons de correction qui arrètent les progrès du vice, et rendent utiles ceux qui maintenant sont à charge au pays. Ne soyons pas nous mêmes les propres instrumens de notre destruction, armons-nous au contraire d’un noble courage, et conservons nos moeurs et notre morale, si nous voulons conserver notre bonheur.

UN CITOYEN

Quebec, 13 août 1810

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