La tragédie des Redpath [Montréal, 13 juin 1901]

Photographie | M. J. C. Redpath, diplômé en droit, Montréal, QC, 1900 | II-133577
M. J. C. Redpath, diplômé en droit, Montréal, QC, 1900

La Patrie, 14 juin 1901

UNE SANGLANTE TRAGEDIE
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Mme Redpath, veuve du riche raffineur de sucre, et son fils Clifford, meurent mystérieusement atteints par trois coups de revolver
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Affreux malheur qui créé dans tout Montréal une profonde consternation

Toute la haute société anglaise de notre ville est aujourd’hui sous le coups d’une bien vive émotion par suite d’une sombre tragédie qui vient de se produire dans son sein. Jamais, croyons-nous, malheur plus déplorable n’a frappé une famille, et c’est avec un cri de profonde horreur que la population de Montréal a appris la sinistre nouvelle. Il s’agit de la mort d’une honorable femme et de son fils, tous deux occupant un rang proéminent dans l’aristocratie anglaise du pays.

Les faits de la tragédie sont particulièrement pénibles et cachent un mystère que nulle personne au monde ne pénètrera jamais.

Quoique l’on ait tout fait pour étouffer cette affaire, le bruit a transpiré suffisamment pour que toute la ville soit aujourd’hui instruite de la nouvelle. Comme toujours en pareils cas, les commentaires vont bon train, et les versions que l’on rapporte sont toutes d’une exagération ou d’une invraisemblance absolue.

La veuve de M. John Redpath, le célèbre raffineur de sucre, mort il y a quelques vingt ans, vivait avec ses enfants dans une magnifique propriété située au numéro 1065 de la rue Sherbrooke, près de la rue McKay. Madame Redpath, très âgée, y coulait une existence douce et paisible au milieu de ses enfants. L’âge l’avait rendue quelque peu souffrante et la douleur de voir le plus jeune de ses fils, Clifford, enclin à des attaques d’épilepsie, jetait un voile sur son bonheur. Néanmoins, tout allait bien, et le jeune Clifford, âgé de 25 ans, après une brillante cléricature à l’Université McGill, se préparait avec ardeur à subir le dernier examen pour obtenir son titre d’avocat. Depuis quelques jours surtout, le jeune homme travaillait sans relâche. constamment plongé dans ses livres, il ne prenait aucun repos, et c’est à peine s’il prenait le temps de se mettre à table pour les repas.

Un tel excès devait exercer une influence néfaste sur son moral. On remarquait qu’il était plus affaissé que d’ordinaire.

Hier après-midi, vers 4.30 heures, le jeune Clifford revenant de l’Université, pénétra dans la chambre de son frère qui était par hasard à la maison. Après avoir échangé quelques mots avec lui, Clifford sortit et pénétra chez sa mère dont l’appartement était situé sur le même palier. M. Redpath (le frère) qui était occupé à sa toilette, ne prêta guère d’attention au jeune homme. Un instant plus tard, une détonation, aussitôt suivie d’une autre, se fit entendre dans la chambre de Mme Redpath, glaçant d’effroi le malheureus fils resté dans la chambre. Se ressaisissant aussitôt, M. Redpath se précipita en avant mais, au moment où il allait ouvrir la porte de l’appartement de sa mère, un troisième coup de feu partit de l’intérieur. D’un vigoureux coup d’épaule, M. Redpath enfonça la porte et pénétra dans la chambre. Un spectacle horrible l’y attendait. Sa mère, ayant à la tête une affreuse blessure gisait dans une mare de sang. A côté d’elle, le jeune Clifford était étendu, également couvert de sang.

Affolé, M. Redpath tenta de rappeler sa mère à la vie. N’y parvenant pas, il agita désespérément la sonnette, mandant auprès de lui les deux servantes qui étaient seules avec lui dans la maison. Il leur enjoignit de courir chez le plus proche médecin, et quelques instants plus tard, les Drs McKenzie, Campbell et Patton arrivaient sur les lieux.

L’examen qu’ils firent des cadavres leur révéla un état des choses fâcheux. Les deux cas, à leur avis, étaient désespérés.

Sur leur avis on transporta le jeune Clifford à l’Hôpital Victoria où le Dr Bell tenta vainement de le rappeler à la vie. Il en fut de même pour madame Redpath qui malgré tous les soins, succomba vers 10 heures.

Une heure plus tard, un message téléphonique annonçait que le jeune Clifford avait également succombé.

Le coroner, aussitôt avertit, s’est rendu sur les lieux et a fait les constatations d’usage. Il a permis d’ensevelir les deux cadavres et il a fixé l’enquête à 3 30 heures, cet après-midi, au domicile des défunts.

chose curieuse, la police n’a pas été officiellement informée de cette sombre tragédie.

Le lendemain, on lisait dans La Patrie

DRAME DE LA FOLIE
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Clifford Redpath, rendu irresponsable de ses actes par une attaque d’épilepsie imminente, tue sa mère puis se suicide
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Le corps des deux victimes seront inhumés aujourd’hui
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La sombre tragédie de la rue Sherbrooke, comme on se plaît à l’appeler, est maintenant une affaire du passé dont on ne parlera plus. Les deux victimes seront inhumées aujourd’hui avec la plus grande simplicité. Le dernier acte du drame s’est déroulé hier après-midi à l’enquête du coroner qui a eu lieu à 3.30 heures.

Les faits que nous avons rapportés ont été entièrement corroborés par les témoins qui ont été entendus. Disons que le jury était composé d’hommes éminents dans toutes les classes de la société.

On remarquait en effet: MM. A. Browning, John Dunlop, C.R. ancien bâtonnier du barreau; Lansing Lewis, E.C.B.. Featherthonhough, Geo. Hyde, Bartlett McLennan, Francis McLennan, John Walker, W. Morris, John Savage, W.W. Watson, Charles Esdale et Herbert Wallace.

Le premier témoin assermenté à été M. Peter Redpath, le frère de Clifford. Il a raconté que son frère est arrivé de la ville vers 5.40 heures, hier après-midi. Il paraissait souffrant et il l’a quitté pour aller rejoindre sa mère. Cinq ou six minuutes plus tard, le témoin a entendu une détonation. Comme il se précipitait dans l’escalier pour se rendre compte de ce qui se passait, deux autres coups de feu se firent entendre dans la chambre de sa mère. M. Peter Redpath ayant atteint la chambre, ne put y pénétrer par la porte ouvrant sur le corridor. Cette porte était fermée à clef de l’intérieur, il lui fallut passer par une autre pièce. En entrant dans la chambre un spectacle horrible frappa ses regards. Sa malheureuse mère gisait sur le parquet dans une mare de sang, et son frère étendu un peu plus loin tenait dans sa main crispée un revolver encore fumant.

Le témoin raconte, en terminant, que son frère était sujet à de fréquentes attaques d’épilepsie. L’excès de travail auquel il s’était récemment livré pour préparer ses examens l’avait fort surexcité.

Le Dr Roddick, médecin attitré de la famille depuis vingt ans, a ensuite été entendu. Il a raconté que le défunt était un épileptique et qu’il ne pouvait être tenu responsable de ses actes avant et après ses crises. Récemment, le Dr Roddick a conseillé au malade de prendre du repos. Il lui avait proposé de l’accompagner dans un voyage qu’il devait faire à une place d’eau. Ce projet devait être exécuté prochainement.

Les Drs Patton et Campbell, qui ont été appelés après la tragédie, ont relaté dans quelle position se trouvaient les cadavres. Ils ont constatéé que madame Redpath avait reçu deux balles dans l’épaule et que le défunt s’était tiré une balle dans la tempe droite.

L’une des servantes, qui était à la maison lors du drame, Dora Shallow, a été le dernier témoin entendu. Elle dit qu’elle a entendu les détonations et elle confirme la version des témoins précédents en ce qui concerne la position des cadavres.

Un détail à noter et qui semble fort étrange, c’est que l’on a trouvé un deuxième revolver dans la chambre près du cadavre du jeune homme. Ce revolver a six coups, avait une chambre vide. Il manquait deux balles dans le premier.

M. Fleet, avocat, ami de la famille, a déclaré que tout le monde dans la maison ignorait qu’il y eut des revolvers. Ce n’est qu’hier matin que l’on a trouvé les boîtes dans une remise située en arrière de la maison.

La preuve étant close, le jury, après quelques instants de délibération, enregistre le verdict suivant sur la mort de Clifford Redpath:
 »Que Clifford Redpat est mort à Montréal le 13 juin 1901 d’une blessure faite par lui-même avec un revolver, alors qu’il était atteint momentanément d’aliénation mentale causée par une attaque d’épilepsie et étant irresponsable de ses actes à ce moment. »

Le verdict se rapportant à madame Redpath se lit comme suit:
 »Que Ada Maria Mills, veuve de John Redpath, âgée de 62 ans, est morte à Montréal le 13 juin 1901, d’une blessure de pistolet faite apparamment par Clifford John Redpath, son fils, alors que celui-ci était inconscient et temporairement atteint d’aliénation mentale causée par une attaque d’épilepsie. »

Chacune des jurés ayant signé ces deux verdicts, le coroner a déclaré l’enquête close.

Un volet du projet Les grands mystères de l’histoire canadienne a été consacré à l’affaire Redpath. Vous y trouverez d’autres retranscriptions d’articles et bien plus.

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4 commentaires

  1. Michelle Dontigny dit :

    Je tiens à vous remercier pour ces lectures passionnantes de ce qu’a été notre passé. Je prends un plaisir certain à m’en instruire. Votre recherche, vos articles, vos publications font partie de mon quotidien! Merci Vicky Lapointe!

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  2. Merci beaucoup!

    Vicky

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  3. Gilles D. dit :

    Cette version de G+1 est trop gourmande ; tant pis. Ce billet est réservé par Olivier pour sa Revue de ce 26.10. Bonne soirée !

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