Edith Piaf donne un spectacle au Monument national [Montréal, 1948]

Extrait de La Patrie, 8 septembre 1948

MONUMENT NATIONAL

EDITH PIAF

Edith Piaf a remporté hier soir au Monument National, un triomphe non équivoque. Cette diseuse réputée a solidement ancré au coeur des Montréalais sa double valeur humaine et artistique.

Edith Piaf chante seule devant le grand rideau bleu revêtue d’une robe très simple. Avec un minimum de gestes elle traduit toutes les impressions, rend les nuances les plus subtiles et atteint à la grandeur par plusieurs endroits, malgré sa taille menue.

Jamais elle ne cherche à donner le change, jamais elle ne s’agite, ne semble faire effort. Elle a le don des grands interprètes, celui de laisser l’impression qu’elle pourrait développer encore plus de moyens. C’est que son art est déjà parfait. Chez elle pas un geste qui n’ait sa raison d’être. Tout parle, tout chante en elle. Quand elle oscille légèrement du corps, quand elle détourne un tantinet la tête, c’est pour souligner avec sobriété mais aussi avec efficacité telle parole, tel sentiment. Mais quand les yeux suppliants comme seule elle en possède, elle lève les bras et lance ses accents déchirants, elle devient bouleversante.

La Patrie, 8 septembre 1948

Tandis que le choeur des Compagnons l’accompagne derrière le rideau, Edith Piaf envoûte son auditoire qui dès les premières minutes de son apparition est vaincu. Pourquoi mentionner ici des noms de chansons et tenter d’établir laquelle a été le mieux rendue? Futilité que cela, car l’art de Piaf est transcendant et traverse tout. Toute chanson est vidée de sa substance quand elle l’a interprétée. Mentionnons toutefois  »La vie en rose », un de ses plus solides succès. M. Saint-Pierre où l’on retrouve la truculence d’un Obey dans l’adresse à la divinité, mais aussi toute la pitié pour une pauvre âme ballotée par les vents desséchants de la vie. Et encore l »Accordéoniste, Escales » et tant d’autres preuves empreintes d’une authentique poésie.

Les Compagnons de la Chanson, un groupe d’excellents chanteurs et musiciens, occupent toute la première partie du programme. Mais ils n’ont pas pour mission d’amuser le public en attendant la vedette. Ils constituent une attraction pleine et entière pour eux-mêmes.

Mimes merveilleux, les Compagnons interprètent aussi bien qu’ils chantent. Les façons diverses de rendre  »Au Clair de la Lune » selon la façon d’un jazz-band américain, et selon le respect classique du Conservatoire sont impayables. La satire des Cosaques du Don est digne de nos meilleures revues d’antan. Les Compagnons semblent s’inspirer pour la technique scénique des jeux de Chancerel et c’est très bien car les résultats sont des plus enviables.

Bref, les Compagnons de la Chanson sont plus qu’un complément du tour de chant d’Edith Piaf, ils l’entourent et l’appui solidement et tout en ne tentant pas d’éclipser la vedette ils lui lancent le défi qu’elle relève avec aisance et sans peur.

On fera bien de ne pas manquer le spectacle Piaf, c’est un spectacle de choix

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