L’écrivain André Malraux donne une conférence à Montréal [avril 1937]

Voici la 731e entrée de ce blogue qui fête son quatrième anniversaire aujourd’hui.

En 1937, l’écrivain français André Malraux donne une série de conférences au Canada et aux États-Unis dans le but de récolter des fonds pour les Républicains  (on est alors en pleine guerre civile espagnole). Voici une entrevue qu’il a accordé au journal l’Autorité lors de son passage à Montréal.

André Malraux, prix Goncourt : [photographie de presse] / Agence Meurisse
André Malraux, prix Goncourt : [photographie de presse] / Agence Meurisse
Source: gallica.bnf.fr

L’Autorité, 10 avril 1937

NOS INTERVIEWS
MINUTES AVEC ANDRE MALRAUX

 »Franco, piètre soldat sans idéal, sera vaincu » – Les cas que l’écrivain fait des critiques – La guerre aux femmes et enfants.
__

C’est une foule enthousiaste qui a reçu M. André Malraux dimanche soir à l’hôtel Ford. Il y avait cinq cents personnes au banquet et plus de mille attendaient dans le hall leur tour d’entrer. Les uns portaient l’insigne de Lénine, d’autres la faucille et le marteau, des femmes le fusil brisé et nombre d’autres insignes à croire que de telles insignes sont devenues une spécialité de nos manufactures.

M. André Malraux est le vrai type d’intellectuel qui non seulement combat pour ses idées par la plume mais ne craint pas aussi de mettre volontairement sa vie en danger pour les besoins de la Cause.

Pris à part, M. Malraux a bien voulu répondre aux questions que lui a posé notre représentant.

– Qui pensez-vous aura la victoire en Espagne?

– Franco devait nous battre dans les quatre premiers mois de la révolution espagnole. Alors il avait tout pour lui: surprise, argent, munitions et aviation supérieure. Il a manque son coup. C’est un piètre soldat qui sera justement vaincu parce qu’il n’a pas d’idéal.

– Étant donné que vous représentez certes une valeur intellectuelle, pourquoi risquer continuellement votre vie comme vous le faites? ne croyez vous pas que vous vous devez d’abord à la masse et que votre mort pourrait être une bien plus grosse perte pour elle qu’un aviateur de moins sur le front de Madrid?

– C’est un point de vue qui se défend. Etant avant tout un écrivain révolutionnaire, incitant les masses à se révolter contre le pouvoir despotique des capitalistes sans conscience et de l’esclavage des dictatures il est juste que je récolte ce que j’ai semé avec tous mes camarades et qu’avec eux je vive ou je meure. J’ai horreur du mensonge et de la lâcheté.

– Seriez-vous assez aimable de me dire si vous avec une réponse à faire à ce qu’à écrit un journaliste montréalais à votre égard?

– Je n’ai pas lu. Dites-moi ça en deux mots, je verrai.

– Que vous étiez un missionnaire de sang.

– Je vous répondrai par une courte histoire. Lors de mon dernier séjour à Paris j’étais avec mon grand ami Paul Valéry. Ce dernier venait de recevoir un article critique à son sujet. Après en avoir regardé la longueur, il le mit au feu. Etonné, je lui demandait pourquoi, s’il ne lisait pas l’article, en regardait-il du moins la longueur. –  »Parce que si ce monsieur a passé deux heures à penser à moi, j’en fais autant, mais n’ayant pas de minutes à perdre, j’agis. » J’en dirait autant pour ce monsieur dont j’ai déjà oublié le nom.

M. Malraux est très nerveux, mais quand il répond, il est clair et concis. Après le banque, il se lève et adresse quelques paroles à l’assistance. Il répond à haute voix à toutes les questions qu’on veut bien lui poser. Quand quelqu’un lui demanda la vérité sur les atrocités commises en Espagne, il se redresse pâle comme un mort:

– Nous n’avons jamais bombardé de villes ouvertes. Les rues de Madrid sont bombardés tous les jours ou presque. Les insurgés en veulent aux femmes et aux enfants afin de les terroriser, même tactique que les Allemands ont employée durant la guerre de 1914. Rien que pour soigner les enfants nerveux de Madrid, il faudrait plus d’hôpitaux que nous n’en avons actuellement. Je remercie les Canadiens pour leur encouragement et je suis fier de dire que le service de transfusion du sang du Dr (Normand) Bethune a rendu jusqu’ici d’immenses services.

Les applaudissements deviennent du délire. M. Malraux du poing fermé salue l’assistance. Tout s’estompe dans les derniers accents de l’Internationale.

Jacques ANTOONS

Billets reliés

Edith Piaf donne un spectacle au Monument national [Montréal, 1948]

Oscar Wilde à Montréal [mai 1882]

Le père de Sherlock Holmes donne une conférence à Montréal [juillet 1923]

Un chocolatier français à l’Ile d’Anticosti, Henri Menier

Publicités

A propos Vicky Lapointe

Mon nom est Vicky Lapointe. J'ai une formation en histoire (baccalauréat et maîtrise en histoire, Université de Sherbrooke). Mon blogue explore différentes facettes de l'histoire et du patrimoine du Québec et des Francos-Américains aux XIXe siècle et XXe siècles. Je vous raconte ici des moments de notre petite histoire (j'affectionne particulièrement l'histoire du crime) et je vous présente aussi des articles de journaux d'antan.
Cet article, publié dans Personnages et événements, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour L’écrivain André Malraux donne une conférence à Montréal [avril 1937]

  1. Gilles D. dit :

    Joyeux bloganniversaire Vicky ! OlivierSC ne pouvant commenter directement sur les wordpress passe par moi. Bonne fin de semaine ! Continuez à nous instruire du passé de chez vous !

    J'aime

  2. Merci beaucoup! Une bonne fin de semaine à vous également!

    Vicky

    J'aime

  3. Audibert dit :

    Bon anniversaire de blogue, Vicky!
    Vous faites mentir ceux qui disent qu’entre votre génération et l’Histoire il y a une rencontre manquée.
    La flamme peut parfois baisser et flageoler en se transmettant, mais tant qu’il y a transmission, elle subsiste contre vents et marées.
    Vous en êtes une preuve.
    Merci!

    J'aime

  4. Merci Audibert, votre commentaire me touche beaucoup!

    J'aime

Les commentaires sont fermés.