Le Dr Norman Bethune relate son expérience de la guerre civile espagnole [Montréal,1937]

Le Canada, 19 juin 1937

10,000 personnes acclament le Dr N. Bethune à l’Aréna
__
Retour d’Espagne, ce chirurgien montréalais parle en faveur de la cause loyaliste
__
Guerre épouvantable
__

Le spécialiste en chirurgie pulmonaire, bien connu à Montréal, le Dr. Normand Bethune, arrivant d’Espagne où il a dirigé depuis les derniers six mois une clinique canadienne de la transfusion du sang à l’usage des blessés recueillis sur le front de la guerre civile, là-bas, avait environ 10,000 personnes comme auditoire à l’Aréna Mont-Royal, hier soir, pour entendre la première d’une série de conférences qu’il se propose de donner par tout le Dominion en faveur de la cause des loyalistes espagnols.

Unité canadienne de transfusion sanguine qui était en opération durant la Guerre civile espagnole. Dr. Norman Bethune est à droite. v. 1936-1938. Credit: Bibliothèque et Archives Canada / PA-117423

En quelques minutes, les demandes d’argent faites au nom de ceux qui appuient le gouvernement de Valence dans sa lutte contre les insurgés, rapportèrent approximativement $2,000, sans compter les recettes de la soirée, car les billets d’admission étaient de 50 sous chacun.

C’est par lourds paquets que les placiers apportaient sur le plateau de l’arène centrale où se tenaient lors organisateurs et M. Bethune, les billets de banque de $5, de $10, de $1 ainsi que les chèques et les pièces de monnaie.

Présenté par Me Robert Calder qui officiait comme président, le Dr Bethune raconta la guerre d’Espagne du point de vue du chirurgien, comme il n’y a pas si longtemps Georges Duhamel dans  »Civilisation » et dans  »Les Martyrs ». Il décrivit en donnant quelques exemples frappants le travail qu’il effectue là-bas avec deux autres Canadiens, l’architecte montréalais Hazen Sise et Harry Sorensen.

Dr. Norman Bethune, assisté par Henning Sorensen, effectue une transfusion durant la Guerre civile espagnole.  v. 1936-1938.Credit: Geza Karpathi / Bibliothèque et Archives Canada / C-067451

Saluant son auditoire au poing levé et acclamé de la même façon par des centaines de bras dans le vaste amphithéâtre, M. Bethune blâma le gouvernement fédéral canadien de suivre aveuglément la politique étrangère de Downing Street qui se refuse d’intervenir en Espagne. Il raconte ses difficultés à Londres lorsqu’il s’est agi d’aller constituer son hôpital, sur la scène des hostilités.  »Je m’adressai d’abord à l’ambassade de France pour obtenir un laisser-passer en territoire français jusqu’à la frontière espagnole,dit-il. On me demande d’abord l’autorisation de mon propre gouvernement, et comme sujet canadien, je me rendis à Canada House où le colonel Vanier ne sut que faire.

Pour me renseigner plus amplement, M. Vanier câbla à Ottawa et la réponse fut qu’on me refusait le droit de quitter l’Angleterre à destination de l’Espagne.  »

Trouble en Espagne : divers aspects de la guerre civile en Espagne : [photographie de presse] / Agence Meurisse
Trouble en Espagne : divers aspects de la guerre civile en Espagne : [photographie de presse] / Agence Meurisse
Source: gallica.bnf.fr

Le nouveau Cid Campéador

 »Les Espagnols, à qui il fallut 200 ans pour se débarrasser des Maures ont à subir aujourd’hui une autre terrible invasion arabe, et bien que cela vous paraisse étrange, ce sont ceux qui s’appellent cyniquement  »Nationalistes » qui les invitent à combattre le gouvernement démocratique de leur pays, dit-il. Quelle farce ce serait si ce n’était pas si tragique. Imaginez-vous M. R. B. Bennett, déçu d’avoir perdu ses élections fédérales, faisant appel aux Japonais pour marcher sur Montréal que M. King serait chargé de défendre avec une poignée de Canadiens n’ayant pour toute arme qu’une carabine pour chaque équipe de trois soldats. Imaginez-vous M. Bennett et ses hordes de Japonais déjà solidement cantonnés au pied des hauteurs de Montréal-Ouest et menaçant la métropole à coups de grosses pièces d’artillerie. Vous aurez alors le spectacle de ce qui se passe à Madrid. Les nationalistes insurgés, appelant à leur aide les Maures, les Italiens et les Allemands ne vaincront jamais parce que leur guerre repose sur un faible esprit et sur une plus faible idéologie tandis que dans le camp loyaliste, tout le monde est convaincu que la cause qu’il défend est sacrée. Pendant les quatre derniers mois, il a plu comme hier et aujourd’hui aux environs de Madrid et la guerre se poursuit dans la boue et dans la plus grande détresse.
Trouble en Espagne : divers aspects de la guerre civile en Espagne : [photographie de presse] / Agence Meurisse
Trouble en Espagne : divers aspects de la guerre civile en Espagne : [photographie de presse] / Agence Meurisse
Source: gallica.bnf.fr

Le mot de passe

Quel est le mot de passe dans le camp loyaliste en Espagne? Le Dr Bethune nous le révèle. Si l’on veut forcer une consigne de nuit ou pénétrer sur des lignes de feu, on rencontrera un planton qui vous demandera:  »Quelle est l’erreur de Mussolini? » Et il s’agit de répondre exactement ceci:  »L’Espagne n’est pas une autre Abyssinie ».  »Les Italiens sont intéressés à la guerre d’Espagne pour s’emparer de Gibraltar et des Baléares; les Allemands pour s’emparer des mines et des sources de matières premières, ajoute-t-il.

La conclusion de la conférence du Dr Bethune est de venir en aide aux enfants espagnols, en adoptant un au prix de $100 par année, soit $2 par semaine.  »Ces enfants ne doivent pas être expatriés, dit-il, mais établis dans une cité pour enfants que l’on aménagerait en Catalogne pour eux. Il faut qu’ils soient sauvés. »

M. Calder fit un grand discours sur la guerre comme moyen de persuasion religieuse et compare les horreurs de la soldatesque de Franco à celles de Wallenstein à Magdebourg et de Gustave-Adolphe.

Madrid, 1937. No pasarán = Ils ne passeront pas. Source. Wikipédia

L’agent consulaire du gouvernement de Valence à Montréal dit deux mots en espagnol.  »No passeran ». ( »Ils ne passeront pas. ») Le Révérend R. K. Naylor, de Montréal, M. Jack Cupelle, vice-président du Conseil des métiers et du Travail et M. Normand Lea portèrent aussi la parole. Ce dernier annonça que les Canadiens français évoluaient rapidement et devenaient sympathisants d’une cause contre laquelle ils avaient été empoisonnés dans l’esprit par leurs journaux.

Billets reliés

Base de données: Soldats de la Première Guerre mondiale – CEC (BAC)

L’écrivain André Malraux donne une conférence à Montréal [avril 1937]

Sur le web: 1682-1803 La Louisiane française

Irma Levasseur: première femme médecin francophone au Québec [Québec, 25 avril 1903]

La grippe espagnole à Québec, deuxième partie – Précautions utiles contre la grippe actuelle [Québec, octobre 1918]

Publicités

A propos Vicky Lapointe

Mon nom est Vicky Lapointe. J'ai une formation en histoire (baccalauréat et maîtrise en histoire, Université de Sherbrooke). Mon blogue explore différentes facettes de l'histoire et du patrimoine du Québec et des Francos-Américains aux XIXe siècle et XXe siècles. Je vous raconte ici des moments de notre petite histoire (j'affectionne particulièrement l'histoire du crime) et je vous présente aussi des articles de journaux d'antan.
Cet article, publié dans Personnages et événements, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Le Dr Norman Bethune relate son expérience de la guerre civile espagnole [Montréal,1937]

  1. Ping : Bloguer ou ne pas bloguer » Il y a Payrac et Peyriac

Les commentaires sont fermés.