Napoléon Mathurin, survivant du naufrage du Bahama [10 février 1882]

Extrait de Nos Hommes Forts – Napoléon Mathurin, l’héroïque naufragé, Tome I. par André-Napoléon Montpetit, Québec, Typographie de C. Darveau, 1884

Le 4 février 1882, le steamer Bahama quitte Porto Rico pour retourner à New York. Le 10 février 1882, la mer se déchaîne et cause la perte du bateau. Parmi les survivants figure Napoléon Mathurin, natif de Montmagny.

De retour à Québec, Napoléon Mathurin raconte son histoire, que voici.

Le Courrier de Montmagny, 28 février 1882

FAITS DIVERS
SAUVETAGE MIRACULEUX

On se souvient que, lorsque le steamer Bahama, désemparé et sur le point de s’engloutir, a été abandonné en mer, le samedi 11 février, trois hommes ont été laissés à bord. Leur perte était considérée comme certaine. Cependant, six jours plus tard, l’un deux a été rencontré par le brick Pearl, flottant sur une épave, à 88 milles de l’endroit où le Bahama avait sombré. Le Pearl a recueilli le naufragé, qui est aujourd’hui à Québec. C’est un Canadien Français nommé Napoléon Mathurin. Il est âgé de 21 ans et sa famille demeure à St. Thomas de Montmagny. Trois de ses frères sont marins comme lui, et un autre demeure à Québec.

Il rapporte que, quant l’abandon du Bahama fut décidé, il a aidé à mettre la première embarcation à la mer. Il s’y est réfugié aussitôt autant d’hommes qu’elle en pouvait contenir, et lui-même a refusé d’y prendre place, quoiqu’on l’y invitât, parce qu’il a compris que le moindre supplément de poids ferait couler le bateau. Pendant que ce bateau s’éloignait, Mathurin et les autres hommes encore à bord ont lancé le second et dernier canot. Treize hommes s’y sont installés et ont crié à Mathurin d’y sauter à son tour. Comme il s’y disposait, il a vu que deux hommes étaient encore avec lui sur l’épave du steamer, et il a réfléchi que, s’il sautait dans le canot, ils y sauteraient aussi, ce qui causerait infailliblement sa submersion et la perte de ses occupants. Il a donc préféré se sacrifier et partager le sort des deux autres abandonnés, qui étaient le cuisinier, Félix et un homme de peine, nommé Bikner.

On sait que le premier canot a chaviré au bout de quelques instants et que tous ses occupants ont été noyés, sauf deux Suédois, Charley et Charley Smith, qui regagnèrent à la nage l’épave du steamer. Mathurin et ses compagnons les retirèrent de l’eau et les hissèrent à bord. Ils étaient exténués et ils s’affaissèrent sur le pont où ils restèrent immobiles, l’un d’eux murmurant d’une voix à peine distincte:  »Dieu vous bénisse! » Le retour des deux Suédois porta à cinq le nombre des hommes abandonnés sur l’épave en danger de couler d’une minute à l’autre. Le Canadien-Français requit ses compagnons de l’aider à organiser quelques moyen de sauvetage, mais telle était leur démoralisation qu’ils ne luis répondirent même pas. Il s’efforça alors d’arracher seul une porte de cabine, mais le temps lui manque. La masse des eaux s’élevant de toutes parts lui fit comprendre que la minute suprême était arrivée; il cria aux Suédois toujours étendus sur le pont de se lever, et les cinq hommes disparurent dans les profondeurs avec les débris du steamer.

 »Il me semblait que j’étais sous l’eau depuis des semaines, a continué Mathurin, quand je suis remonté à la surface. En même temps j’ai entendu comme une détonation de canon et j’ai vu une pièce de bois tournoyant haut dans les airs. Elle est tombé bientôt, faisant jaillir l’eau au loin. Je pense que c’est la chaudière qui a fait explosion. La mer était couverte de débris flottants du navire, et j’ai nagé vers une passerelle que j’ai aperçue à quelques distances. Bikner, le seul de mes compagnons que j’ai revu après l’engloutissement, l’a atteinte avant moi et me voyant approcher, il m’a crié:  »Est-ce que vous voulez me noyer? » Je lui ai répondu:  »Il y a de la place pour deux. Je n’ai pas d’autre chance, et d’ailleurs je vous parie que d’une façon ou de l’autre nous serons tous noyés. » Et j’ai pris place à côté de lui. Bientôt une énorme vague a emporté Bikner. Une vingtaine de minutes après, j’ai vu flotter une portion de gaillard d’avant, et j’ai réussi à m’y réfugier, quoique j’eusse mes vêtements de toile cirés et mes grosses bottes. Je venais de m’y étendre pour me reposer, quand j’ai entendu la voix de Bikner, mais sans comprendre ce qu’il disait. J’ai regardé de tous côtés et je ne l’ai pas aperçu.  »Où êtes-vous? » ai-je crié. Pas de réponse. J’ai repris:  »Etes-vous encore vivant, Bikner? » Un faible (oui) est arrivé jusqu’à moi, et c’est la dernière fois que j’ai entendu sa voix. J’ai attrapé deux planches au passage, et je les ai dressées au bord du gaillard d’avant, m’en servant comme d’une espèce de voile pour me retirer du milieu des autres épaves avec lesquelles j’avais à craindre une collision.

Au bout d’un quart d’heure, Mathurin a vu passer une barque, a 2 milles environ. Il a fait tout ce qu’il pouvait pour attirer son attention, mais ça a été peine perdue. En nageant de la passerelle vers le gaillard d’avant, il avait eu la chance de rencontrer trois biscuits et il les avait serrés précieusement dans la poche de son paletot. Arrivé sur sa planche de salut, il a eu la douleur de constater que l’eau avait emporté deux de ses biscuits et il s’est empressé de manger le troisième. C’est tout ce qui lui est passé par la bouche pendant six jours de flottaison solitaire au gré des vagues. Le troisième jour est celui où il a le plus souffert de la soif et de la faim. Les jours suivants les souffrances étaient beaucoup moins vives, mais il lui semblait que les articulations de ses membres se rouillaient, et il se sentait sans cesse envahi par une somnolence presque invincible. Il l’a combattue en faisant les exercices les plus violents sur l’étroite planche qui le séparait de l’abîme. Le jeudi, il a eu de longues hallucinations. […] Quand il s’est réveillé, le vendredi 17, il faisait jour. Bientôt il a aperçu une voile. […]

A 9 heures 30, un bateau a recueilli Napoléon Mathurin, et l’a conduit sur le brick Pearl.[…]

Mathurin a fait jeudi devant le consul britannique à New York, une relation de la perte du Bahama conforme à celle déjà publiée.

Pour en savoir plus

Nos Hommes Forts – Napoléon Mathurin, l’héroïque naufragé, Tome I. par André-Napoléon Montpetit, Québec, Typographie de C. Darveau, 1884, 252 pages.

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A propos Vicky Lapointe

Mon nom est Vicky Lapointe. J'ai une formation en histoire (baccalauréat et maîtrise en histoire, Université de Sherbrooke). Mon blogue explore différentes facettes de l'histoire et du patrimoine du Québec et des Francos-Américains aux XIXe siècle et XXe siècles. Je vous raconte ici des moments de notre petite histoire (j'affectionne particulièrement l'histoire du crime) et je vous présente aussi des articles de journaux d'antan.
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