Réflexions sur le suffragisme [1914]

Pour vous mesdames, novembre 1914

Réflexions sur le suffragisme

Lors d’un plébiscite organisé par une revue montréalaise, la majorité des jupons se déclara contre le suffrage féminin. Faut-il chercher l’explication de ce résultat anormal dans le fait d’une humilité extravagante et d’un esprit d’abnégation mal entendue, qui poussent mes concitoyennes à réclamer éternellement un rôle inférieur dans l’humanité?

Modestes sont les Canadiennes, et dévouées aussi; mais n’attributions pas à l’exagération de ces vertus leur indifférence pour une question qui, présentement, inquiète l’univers.

Chez nous, la situation économique a pu, jusqu’à présent, laisser subsister des moeurs patriarcales et la bonne chevalerie gauloise. La femme travaille à côté de l’homme, mais en comptant sur lui: ils sont camarades et non rivaux.

Habituée à voir sa mère bercer les marmots, tandis que son père travaille au dehors, la jeune fille n’a pas d’autre ambition que d’élever elle aussi, plus tard, tandis que le mari peinera pour toute la nichée. Et c’est avec ce doux rêve au coeur qu’elle accepte un emploi qui doit être transitoire, en attendant la venue du Prince Charmant.

Elle remplit honnêtement la tâche journalière, mais sa volonté ne saurait pousser de fortes racines dans un champ où elle entend se poser temporairement: inconsciemment, elle réserve son énergie pour plus tard… Un plus tard qui dure parfois toute la vie…

Heureux pays que celui où Eve peut encore garder ses illusions.

Mais il est, après de beaux songes, des réveils pénibles; et le progrès traîne à sa suite des réalités déconcertantes, pour qui ne les a pas prévues. Que mes compatriotes le sachent: leurs filles ne connaîtront pas l’aimable quiétude de leurs mères; le problème social aura pour elle des alternatives qu’il n’a pas eu pour nous.

Le chat a la patte de velours tant qu’on le caresse; mais il fait sentir ses griffes cruellement sitôt qu’il se croit lésé. Chaque fois qu’une femme est obligée de disputer sa bouchée de pain à l’homme, l’homme devient méchant. Et la femme sera de plus en plus obligée de disputer sa bouchée de pain.

J’ai toujours entendu avec étonnement certaines raisons réprobatives; la plus répétée est la crainte de dépoétiser la femme, en la faisant la rivale de l’homme.

Cet illogisme est injurieux: mais si l’homme ne savait aimer que lorsqu’il opprime, son affection ne vaudrait pas le sacrifice de la dignité féminine.

Heureusement, l’humanité n’a pas encore cette généralité de déshonorant égoïsme. Si cela était, mieux vaudrait peut-être la banqueroute de la famille, qu’une filiation de tyrans.

Théodore FRANCOEUR

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