De Québec à la Rivière-du-Loup en train [1876]

Récit d’une lutte avec l’incontournable climat québécois.

Le Canadien, 27 mars 1876

DE QUÉBEC À LA RIVIÈRE-DU-LOUP.

Nous avons reçu vendredi le télégramme suivant: Nous partons ce matin pour ouvrir la ligne entre Québec et la Rivière-du-Loup. Ce serait avec beaucoup de plaisir que nous verrions un des représentants de votre journal se joindre à nous pour être témoin des divers incidents de la journée. Nous osons vous promettre un quart d’heure plein d’intérêt. Réponse de suite.

(Signé) J. Stevenson
Assistant-Surintendant
C. de F.G.T.

L’invitation était trop gracieuse pour ne pas l’accepter et de suite l’un de nos rédacteurs partait pour Lévis. Il était à la fois curieux et intéressant d’assister à la grande bataille que quatre engins, des plus forts, allaient livrer contre ces montagnes de neige accumulées sur la voie ferrée du Grand-Tronc. A notre arrivée à Lévis le personnel de l’expédition projetée était à son heure de départ. M. Stevenson nous reçus avec une parfaite courtoisie. Nous eûmes le plaisir de faire la connaissance de M. Henderson de Montréal venu tout exprès pour photographier les paysages les plus pittoresques. M. Robb, premier ingénieur, faisait aussi parti de l’expédition. Notre ami M. Hughes, du Chronicle était déjà installé dans le char de première classe, attendant le premier coup de sifflet pour commencer ses notes. Soixante travailleurs des mieux disposés à l’ouvrage occupaient un second char.

A 10 1/2 heures nous quittions la gare de Lévis en route pour la gloire. Nous eûmes l’occasion de remarquer avec quelle violence la dernière tempête de neige avait sévi dans ces parages. Un habile dessinateur aurait eu mille esquisses à élaborer s’il eût voulu annoter toutes les bizarreries, toutes les les formes étranges que la neige avait revêtu à la cime du cap et sur les falaises. La variété des tableaux est si grande, les dessins si hardis et le Hazard un artiste si capricieux que vraiment il est difficile de pouvoir donner une image assez juste de tout ce qu’il y a de fantastique dans ces indescriptibles chefs d’oeuvres que le vent a exécuté avec la neige. Toutefois, il est certaines gens qui sont loin d’applaudir aux prouesses du vent, et les malheureux qui ces jours derniers abandonnaient en toute hâte leurs habitations, menacées par de terribles avalanches sont les derniers à s’amuser des formes plus ou moins capricieuses que la neige a imprimé à son manteau.

Il y a deux ou trois petits hangars qui ont été écrasés par les éboulis survenus dans la dernière tempête, et plusieurs habitants de ces maisons adossées au rocher, se sont vus dans l’obligation d’évacuer au plus vite leurs résidences, menacées qu’elles étaient par d’incessantes avalanches.

Trois engins et leurs tenders nous précédaient sur la route, et devaient nous attendre à la Chaudière. Lorsque nous fûmes arrivés à la station de Hadlow le train fut arrêté quelques minutes afin de nous permettre de juger de l’énorme quantité de neige accumulée en cet endroit. La neige a une hauteur de 22 à 24 pieds; elle est aussi dure que la glace et nous avions à peine à concevoir comment on a pu réussir à vaincre cet obstacle qui parait tout d’abord insurmontable. Un engin du chemin de fer Lévis et Kennébec a déraillé à cet endroit et peu s’en est fallu qu’il ne vint heurter dans sa course le grand hangar à bois de la station. Le lecteur pourra se faire une idée de la quantité de neige tombée en cet endroit en apprenant, qu’à l’exception de sa cheminée, cet engin est littéralement enseveli sous la neige. Seul, le toit de la loge du chauffeur, et la cheminée dominent. Ce qui donne une hauteur de 14 à 15 pieds de neige. Sur la voie ferrée depuis Levis jusqu’au pont de St. Henri, la moyenne à prendre pour mesurer l’élévation de la neige est de 4 à 5 pieds, par toute la ligne. Viennent ensuite les passages difficiles où la charrue doit faire bondir d’un premier choc une épaisseur de 15 ou 20 pieds de neige. A St. Charles il y a 35 pieds de neige. C’est le nec plus ultra. Ceux qui ne nous croient pas n’ont qu’a bien vouloir entreprendre le voyage et lorsqu’ils auront eu le plaisir d’attendre un petit huit jours, que les engins aient percé de véritables montagnes ils verront si les rapports des journaux sont exagérés.

M. Stevenson nous offrit de visiter les grandes bâtisses de la station Hadlow où les engins sont mis en réparation. Ce shed spacieux peut contenir jusqu’à 9 engins. A l’heure présente il n’y en a que 4. Près d’une centaine d’hommes travaillent journellement à cette station. Après avoir pris sa provision de bois, notre engin nous amena à toute vitesse à la Chaudière. Nous avons trouvé là les trois engins qui nous précédaient sur la route. Les quatre locomotives furent réunies et M. Henderson trouvant l’occasion favorable résolut de prendre une photographie du train. Tous les passagers se groupèrent les uns sur les chars, les autres sur les tenders des engins, plusieurs enfin sur d’immenses blocs de neige qui dominaient la plus haute cheminée des locomotives. M. Henderson a été fort satisfait de cette première tentative.

M. Stevenson nous annonça alors que les quatre locomotives réunies allaient tenter un premier assaut. Si nous voulions jouir plus intimement du spectacle et des sensations toutes particulières que ces sortes d’excursions nous ménagent, nous n’avions qu’à monter sur un des engins et de là surveiller toutes les péripéties du drame.

Un chasse-neige poussé par quatre locomotives prêtes au déneigement  v. 1869. Alexander Henderson. LAC
Un chasse-neige poussé par quatre locomotives prêtes au déneigement v. 1869. Alexander Henderson. LAC

Nous nous rendîmes de suite dans la loge du chauffeur où nous nous installâmes tout auprès de la terrible bouilloire. Nous avions choisis le troisième engin, car on nous avait averti qu’il y avait de l’imprudence à vouloir tenter le voyage dans la première locomotive. La charrue pouvait dérailler et l’engin poussé avec une vitesse de trente mille à l’heure venir se briser sur la charrue comme la chose a eu lieu dimanche dernier.

Le signal fut donné, et soudain les quatre locomotives partirent comme un boulet. De chaque côté des engins se dessinaient deux lignes blanches; c’était les bancs de neige accumulés auprès de la voie ferrée, et que nous dépassions avec une vitesse extraordinaire. Soudain nous fûmes enveloppés d’un nuage de vapeur et de neige. Impossible de ne rien distinguer; seulement nous entendions sonner les cloches d’alarmes, et la voix des sifflets. Nous étions en lutte avec la neige et la charrue avait commencé son office. Après deux minutes de course en plein brouillard, les locomotives perdirent de leur élan et tout s’arrêta doucement et sans secousses. La valeur avait épuisé toutes ses forces, et la charrue gisait immobile sous un monceau de neige.

Tout le monde se précipita au dehors et la journée des hardis travailleurs commença. Les soixante manoeuvres se mirent à l’ouvrage. Les uns étaient occupés à enlever la neige de dessus la charrue les autres à creuser de larges fosses qui devaient faciliter la marche du chasse-neige à la prochaine charge à fond de train. Après un labeur de trois quarts d’heure les locomotives s’accouplèrent de nouveau et reculèrent d’un demi-mille pour prendre leur élan. Cette fois nous étions sur la neige et nous allions jouir du spectacle. On ne voit que les cheminées du locomotive et l’immense panache de fumée qui s’en échappe. Le sifflet et la cloche d’alarme retentissent et soudain le regard jouit d’un coup d’oeil merveilleux. Une immense cascade éblouissante de blancheur s’avance avec une rapidité extrême. Locomotive et chasse-neige ont complètement disparu. On n’aperçoit plus que la vapeur s’échappant du locomotives [sic] et cette magnifique chute, qui accourt comme les eaux écumante d’un torrent. Il est fâcheux que nous n’ayons pas une photographie électrique pour saisir sur le vif un aussi beau spectacle. Lorsque le train s’arrêta le chasse neige avait découvert six cents pieds de rails. M. Henderson a pris alors une nouvelle photographie de locomotives à demi ensevelies dans la neige.

Chemins de fer nationaux du Canada. Locomotive chasse-neige et travailleurs à la gare Chaudière. Février 1869
Chemins de fer nationaux du Canada. Locomotive chasse-neige et travailleurs à la gare Chaudière. Février 1869. Alexander Henderson. LAC

Le travail des locomotives dura tout l’après-midi. Elles réussirent à déblayer la voie jusqu’à la distance d’une arpent et demi du pont de St. Henri. A St-Charles il y a trois engins qui travaillent sur la ligne, en descendant vers la Rivière du Loup. A St. François une autre locomotive essaye elle aussi de s’ouvrir une route vers Québec.

Après la nouvelle tempête de neige dont nous venons d’être gratifiés, il est tout probable que le travail des locomotives plus de celui de 300 hommes employés sur la ligne, est devenu complètement inutile, et ce matin les engins on du commencer de nouveau à ouvrir la voie ferrée en commençant par Lévis. C’est quelque chose de désolant.

Dimanche dernier (19 mars) une locomotive ayant essayé de se frayer un chemin vers St. Henri. Malheureusement comme elle arrivait à la station de St. Jean Chrysostôme le chasse-neige dérailla et vint frapper avec une violence extrême le petit hangar qui sert de gare. L’édifice s’écroula comme un jeu de cartes. La charrue fut mise en pièce, et le devant de l’engin fut gravement endommagé. Le mécanicien, Octave Brock, a failli perdre la vie dans cette circonstance. C’est le même individu qui échappa comme par miracle au terrible accident arrivé aux Trois-Saumons printemps dernier.

Malgré notre désir de voir les locomotives en lutte avec les bancs de neige de la paroisse St. Charles (ces petites monticules mesurent 35 pieds) il nous fallut prendre congé de M. Stevenson. Nos occupations ne nous permettaient pas de faire plus longtemps partie d’une aussi agréable expédition, et nous revenions vendredi soir à Lévis avec le train qui ramena tout le personnel de l’expédition.

Nous remercions cordialement M. Stevenson pour la bienveillante invitation qu’il nous a faite, et l’exquise politesse avec laquelle il nous a reçu. Nous garderons de ce voyage aussi original qu’intéressant un souvenir des plus agréables.

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