Une visite à l’Institution des sourdes-muettes de Montréal en 1880

La Minerve, 2 juin 1880

COMMUNICATION
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UNE VISITE À L’INSTITUTION DES SOURDES-MUETTES, RUE ST. DENIS.

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M. le Rédacteur,

Cette institution, l’une des plus importantes que possède la ville de Montréal, fut fondée en 1851 par les Soeurs de la Providence [sic¸], aidées et encouragées par Mgr. Bourget, alors évêque de cette ville.

Ces bonnes soeurs étaient pauvres des biens de la terre, mais elles étaient riches en dévouement.

Ce qu’eurent à endurer de privations, de travail, et d’inquiétudes de toutes sortes, les premières directrices de cette institution, personne ne le sait que’elles-mêmes.

Ce que l’on sait, c’est que la vie de ces apôtres de la charité n’a pas été longue et que toutes sont allées recevoir bien vite la récompense due à leur dévouement.

Cette oeuvre des sourdes-muettes a progressé en dépit de toutes les difficultés et aujourd’hui la maison se compose de 36 religieuses, quelques maîtresses laïques et 165 élèves internes.

Le programme des études est des plus complets. L’enseignement se donne en français et en anglais, au choix des parents. L’arithmétique, la géographie, l’histoire, la doctrine chrétienne, les ouvrages manuels, la couture, le tissage, la broderie, la tenue du ménage, etc. etc., et toutes les autres branches d’une éducation complète sont enseignées avec soin, et on peut ajouter: avec succès.

Cet enseignement, outre qu’il est très difficile et pénibles pour celles qui le donnent, est encore très dispendieux, à cause du personnel considérable qu’il exige, et des auteurs et instruments indispensables pour enseigner avec fruit.

En général, une classe ne peut se composer de plus de dix élèves. C’est autant qu’un maîtresse peut en instruire à la fois.

Quand à la difficulté d’arriver à l’intelligence de ces pauvres enfants, elle est si grande, elle exige tant d’efforts, tant de contention d’esprit, qu’il faut de la part des religieuses, une persévérance et un dévouement dont on peut difficilement se faire une juste idée. Car il ne s’agit pas seulement ici, comme dans l’enseignement ordinaire, de développer des connaissances qui existent déjà dans l’intelligence; il faut pour ainsi dire créer des idées nouvelles, et enseigner des choses dont les sourdes-muettes n’ont pas même la connaissance la plus éloignée. Aussi on s’use vite à ce genre de travail, et la mort prématurée des premières supérieures de cette institution, prouve ce que je viens de dire.

D’ailleurs, il y a ici plus que le travail matériel, il y a le dévouement et la charité; et cela à tel point que chacune des maîtresses de cette institution peut dire avec vérité à ses chères élèves, ce que disait St. Paul: « Quelle est celle d’entre vous qui souffre quelque chose que je ne souffre pas moi-même. »

Pour bien comprendre la raison de ce dévouement de la part de celles qui se sont vouées par choix à l’oeuvre si difficile de l’enseignement des Sourdes-Muettes, il faut se rappeler que personne peut-être n’est plus digne de pitié que ces infortunées. La sourde-muette est dans un état de contrariétés et de souffrances morales continuelles. Elle a toutes les mêmes misères que nous; elle a de plus toutes ces inhérentes à son infirmités; elle se croit rejetée et méprisée. Elle ne peut communiquer son mal; il faut qu’elle souffre seule. La consolation que l’on trouve à épancher son coeur dans le coeur d’un ami lui est refusée. Elle est isolée au milieu de ses semblables. Ses souffrances sont sans consolation. Pourquoi souffre-t-elle? elle n’en sait rien, car ses espérances ne sauraient s’élever vers le ciel. La vie future, la rédemption sont pour elle des choses qui n’existent point. Voilà la sourde-muette avant son éducation. Mais l’éducation opère dans ces âmes une transformation, je dirait même presqu’une création nouvelle. Aussi, avec quelle avidité et quel bonheur, nous disent les maîtresses, ces âmes s’ouvrent-elles à la connaissance de la religion. Quel épanouissement dans ces coeurs jusque là fermés au bonheur!

On reproche quelque fois à cette institution de faire trop souvent appel à la charité. On dit qu’elle ne devrait pas recevoir plus d’élèves qu’elle ne peut en soutenir. Si ceux qui font ces reproches pouvaient connaître et sentir toute l’étendue des besoins et des souffrances de ces pauvres enfants comme le font leur maîtresses dévouées, bien sûr, ils ne tiendraient pas ce langage. Si on savait ce qu’il en coûte à ces bonnes religieuses de refuser l’entrée de leur maison à l’une de ces pauvres du Divin-Maître qui cherchent partout l’aumône de l’intelligence des choses célestes et des remèdes aux maux qui les accablent, et qui, dans cette province, ne peuvent trouver ce trésor indispensable à la vie morale que dans l’institution dont nous parlons, les paroles de reproches se changeraient en paroles de félicitations; car nous savons que le dévouement, quand il est connu, ne manque jamais de sympathie au milieu de notre peuple si éminemment chrétien et charitable.

Depuis longtemps, on entendait parler de progrès réalisés en Europe dans l’enseignement des sourds-muets. Les dévouées religieuses désiraient ardamment [sic] faire bénéficier leurs élèves de ces nouvelles inventions. Mais que faire, comment encourir les dépenses d’un voyage en Europe, quand l’établissement n’a pas les moyens de rencontrer les frais d’administration journalière.

Là encore le dévouement montra ce qu’il pouvait faire.

L’institution a pour aumônier un prêtre dévoué qui depuis plusieurs années a donné de force et d’énergie au succès de l’oeuvre des Sources Muettes.

Voyant le désir des religieuses était légitime, il résolut de s’adresser à quelques amis qui lui fourniraient le moyen de passer en Europe, sans que l’Institution encourût aucune dépense. Son appel fut entendu, et il quitta Montréal en Novembre 1878, pour visiter les différents pays de l’Europe, où la science de l’enseignement des Sourds-Muets est censée avoir progressé d’avantage. Il passa 9 mois en Europe ayant consacré tout ce temps à l’étude des différents méthodes d’enseignement. Il visita 37 établissements, réussit à se procurer quelques auteurs très-rares et très-précieux, et à créer des relations très-avantageuses pour son établissement. On peut donc assurer qu’aujourd’hui l’Institution des Sourdes-Muettes de Montréal offre à ses élèves tous les avantages de meilleurs établissements d’Europe et d’Amérique.

Une seule chose fait défaut, les ressources pécuniaires. Le nombre toujours croissant de Sourdes-Muettes qui demandent leur admission, rend nécessaire l’agrandissement des bâtisses actuelles. Mais comment bâtir, quand les revenus sont déjà insuffisants pour couvrir les dépenses journalières. Toutefois les Religieuses ne se découragent pas; ce qu’elles ont fait dans le passé leur donne confiance dans l’avenir, Dieu leur viendra en aide, c’est leur ferme espérance.

Espérons que, pour le bonheur des pauvres Sourdes-Muettes, et la gloire de Montréal, dont leur institution est un des plus beaux ornements, leur espérance ne sera pas déçue.

C’est le voeu bien sincère d’un
VISITEUR

Montréal, 24 mai 1880.

Pour voir de quoi avait l’air l’institution 15 ans plus tard, consultez l’Album universel du 18 novembre 1905, page 3.

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