En prison à huit ans [Kingston, 1845]

Credit: Dept. of Public Works / Bibliothèque Archives Canada / PA-046242 Non-daté.

Credit: Dept. of Public Works / Bibliothèque Archives Canada / PA-046242 Non-daté.

Bienvenue à Kingston

Le plus jeune prisonnier à avoir séjourné au pénitencier de Kingston, Ontario, est Antoine Beauché. Selon plusieurs sources, dont un rapport gouvernemental dont nous aller parler plus loin, il avait huit ans à son arrivée.

En novembre 1845, Antoine Beauché et trois complices, c’est-à-dire ses frères Louis (12 ans),  Narcisse (âge incertain, entre 12 et 19 ans) ainsi que leur ami  Francis Bernard (12 ans) sont condamnés  à trois ans de prison pour un vol commis à bord du Sydenham, un bateau qui naviguait entre Québec et Montréal. Les sources que j’ai consultées indiquent qu’ils étaient tous natifs du Bas-Canada.

On trouve des traces du séjour des frères Beauché au pénitencier de Kingston dans le Rapport des commissaires chargés de s’enquérir de la conduite, discipline et régie du pénitentiaire provincial avec les documents transmis par les commissaires (1849).

Il y avait des rumeurs de mauvais traitements envers les prisonniers.

Et ce qu’on apprend est loin d’être joli.

Le rapport est disponible sur Notre mémoire en ligne. Pour les Québécois, il est possible d’y accéder gratuitement sur le web en vous abonnant aux services à distance de BANQ.

Mauvais traitements

Le rapport indique qu’entre le 14 novembre 1845 et le 14 octobre 1846, Antoine Beauché a reçu plus de 56 punitions pour avoir parlé, ri, crié dans sa cellule, gâté un livre, donné du tabac à un prisonnier, fait preuve d’indécence,  volé du pain, répandu du vinaigre, etc. Ces infractions menaient à 3 à 4 coups de martinets et  à un régime au pain et à l’eau. A deux reprises, il a dû passer 24 heures aux cachots. Les commissaires concluent: « Nous regardons cette affaire comme un cas d’inhumanité révoltante » (p.194). Antoine Beauché a été relâché au terme de sa peine.

Pour ce qui est de Louis, c’est une longue suite de coups de martinets et de régime au pain sec et à l’eau, pour des infractions aussi mineures que jouer, parler, rire, se moquer de son frère, avoir fait des clins d’oeil aux prisonniers, avoir laissé son siège, etc. Il a également été libéré de prison au terme de sa peine.

Le cas le plus tragique est celui du frère aîné, Narcisse. Il a subit le martinet et le régime au pain et à l’eau pour des infractions comme avoir parlé, fait du bruit dans sa cellule, avoir joué des tours aux autres prisonniers, avoir dansé dans sa cellule, avoir été impertinent, etc.

Je reproduis ici le témoignage de l’ex-garde Robinson, issu du rapport précédemment nommé (p. 201).

« Il se souvient d’un jeune détenu appelé Booshee (Beauché); c’était un petit garçon de douze à quatorze ans; il a été très souvent puni du fouet. Sa faute ordinaire était de faire du bruit dans sa cellule. Il se rappelle qu’une nuit, il y a environ deux ans, alors que le témoin était de garde pour surveiller les prisonniers, la prison fut troublée par ce jeune homme. Il se réveilla avec une grande frayeur, s’écriait qu’il y avait quelque chose sous son lit, et appelant le prêtre pour qu’il vînt le voir. Il grimpa sur les barreaux de sa fenêtre et de la porte, criant de toute la force de ses poumons; il sortait de sa bouche du sang et de l’écume. Le gardien Hooper alla trouver le préfet, et le fit sortir de son lit; lorsque le préfet arriva l’enfant criait encore. Le préfet dit aussitôt: « Ouvrez la porte afin que je fasse sortir ce polisson », Hooper ouvrit la porte et sur l’ordre du préfet le témoin fit sortir Boshee, qui était complètement nu; l’enfant fut renversé sur le dos et l’on essaya de lui mettre un baillon, mais sans succès. L’enfant dit alors au préfet en français qu’il se tiendrait tranquille, et il fut réintégré dans sa cellule.  Le préfet rapporta au témoin ce que l’enfant avait dit: Du moment où l’enfant eût été remis dans la cellule il fut pire que jamais, criant qu’il avait quelque chose sous son lit. Le préfet alors ordonna de le tirer de nouveau de sa cellule. Hooper et le témoin le tinrent par terre et le préfet le frappa avec un bout de cable aussi longtemps qu’il pût. L’enfant était fortement lacéré; les cordes avaient coupé la peau. La chemise du témoin fut tellement ensanglanté par le contact de l’enfant qu’il fût obligé de la changer le lendemain matin. L’enfant n’est plus jamais sorti de la cellule, pense le témoin, jusqu’à ce qu’il fût reconnu pour fou et envoyé à l’asile des aliénés du Bas-Canada, sous la garde du témoin. »

Un autre témoignage révèle qu’il croyait voir le spectre de sa mère.

Le 12 août 1846, Narcisse Beauché est transféré à l’asile de Beauport.

Que sont-ils devenus?

Je n’ai pas réussi à trouver avec certitude ce que sont devenus Louis et Antoine.  Se sont-ils mariés? Quand et où sont-ils décédés? Quant à Narcisse, en 186118711881, il se trouvait toujours à l’asile de Beauport. Je n’ai pas trouvé la date ni le lieu de naissance des trois frères. 

Bibliographie

Rapport des commissaires chargés de s’enquérir de la conduite, discipline et régie du pénitentiaire provincial avec les documents transmis par les commissaires (1849).

Friends of the penitentiary museum. [en ligne]Canada’s penitentiary museum. Page consultée le 29 mai 2014. http://www.penitentiarymuseum.ca/default/index.cfm/history/

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A propos Vicky Lapointe

Mon nom est Vicky Lapointe. J'ai une formation en histoire (baccalauréat et maîtrise en histoire, Université de Sherbrooke). Mon blogue explore différentes facettes de l'histoire et du patrimoine du Québec et des Francos-Américains aux XIXe siècle et XXe siècles. Je vous raconte ici des moments de notre petite histoire (j'affectionne particulièrement l'histoire du crime) et je vous présente aussi des articles de journaux d'antan.
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