Inauguration de l’Asile des aliénés de Beauport [1850]

En 1845 a été fondé à Beauport un asile dit provisoire. Il a été aménagé dans le manoir bâti pour Robert Giffard. L’asile déménage quelques années plus tard. Transportons-nous en 1850 alors que le nouvel asile est inauguré.  L’article donne une image très positive de l’asile, exagérée, même.

Le Canadien, 17 mai 1850

UNE FÊTE EXTRAORDINAIRE – Le nouvel Asile des Aliénés à Beauport, sur la terre appartenant autrefois au juge de Bonne, a été inauguré mardi soir par une fête d’un genre nouveau, à laquelle MM. les docteurs James Douglas, Morrin et Frémont, propriétaires de cet établissement, avaient invité l’élite de la société de Québec. Environ quatre cents personnes profitèrent de cette invitation pour visiter le lieu de séjour et de soulagement offert par ces médecins distingués à la plus grande infortune dont l’humanité puisse être atteinte.

Le vaste et bel édifice, éclairé au gaz depuis le rez-de-chaussée jusqu’au dôme, et situé à deux milles environ de Québec, présentait de loin, à la nuit tombante, un coup d’oeil féérique. En y arrivant sur les huit heures, au lieu des cris sauvages et déchirants qu’on s’imaginerait entendre émaner du triste séjour de 170 aliénés, nos oreilles furent agréablement frappées des sons joyeux d’une musique harmonieuse; et après avoir traversé plusieurs appartements tapissés et meublés avec élégance et brillamment éclairés, nous trouvâmes les pensionnaires de l’établissement, de l’un et de l’autre sexe, réunis dans une grande pièce, à l’aile occidentale de l’édifice, occupés à danser. Cette occupation, qui contrastait si étrangement avec les idées qu’on se fait de leur état moral, ils s’y livraient avec autant d’ardeur et de plaisir que pourraient le faire les plus sages de ceux auxquels ils devaient plus tard céder la place. Plusieurs hommes et femmes se groupèrent autour de nous, et en causant avec eux familièrement et de manière à les mettre à leur aise et à leur inspirer de la confiance, nous pûmes nous convaincre, au milieu des divagations de leurs esprits et des romans étranges que nous débitaient quelques-uns d’entr’eux, qu’ils jouissaient de tout le bonheur compatible avec leur triste état, et que les habiles directeurs de cette institution possédaient le véritable secret du traitement de leur maladie. Une femme, entr’autres, qui nous dit être arrivée depuis peu de temps de Montréal, et qui savait bien pourquoi elle était là, nous dépeignit le bonheur dont elle jouissait dans son malheur, avec des accents qui auraient porté cette conviction dans l’esprit le plus prévenu contre l’établissement. L’affection qu’ils témoignent pour leurs bienfaiteurs, et la docilité avec laquelle ils obéissent au moindre signe de leur volonté, en sont d’ailleurs des preuves suffisantes.

Après cette causerie, nous visitâmes toutes les parties de l’édifice, depuis la cuisine, les caves et les lieux d’aisance jusqu’aux mansardes, accompagnés de M. le docteur Frémont, qui mit la plus grande complaisance à tout montrer et expliquer, et nous pûmes admirer l’ordre, la propreté qui règnent partout, la prévoyance et l’attention avec lesquelles tout est disposé pour la santé et le confort des malades, les moyens adoptés pour la salubrité de l’établissement, pour y amener de l’eau pure, pour l’éclairer, le chauffer et l’aérer, et le soin avec lequel tout est fini jusque dans les moindres détails. Nous avons visité quelques-uns des établissements les plus renommés de ce genre dans les États-Unis, tels que le M’Lean Asylum près de Boston, le Retreat for the Insane près de Hartford, où l’on s’est aussi fait un plaisir de nus tout montrer: ces hospices célèbres et richement dotés peuvent sans doute loger des pensionnaires opulents d’une manière plus somptueuse; mais sous le rapport de l’économie intérieure et de l’adaptation aux fins d’une pareille institution nous ne les croyons pas aussi complets, aussi parfaits que l’Asile de Beauport.

Vers dix heures, les aliénés se retirèrent, en apparence très-satisfaits, et la compagnie alla se rafraîchir dans une autre partie du bâtiment où de longues tables, dressées dans un vaste corridor servant de promenade, étaient chargées de pâtisseries et autres bonnes choses, et ornées de distance en distance de cactiers et autres plantes en fleur, provenant de la serre du docteur Douglas.
[…]

Billets reliés
Evadé de l’asile [Beauport, 1866]

L’Incendie de l’asile de Beauport, 29 janvier 1875

Une possédée en Nouvelle-France [1660]

Inauguration de la prison des femmes [Maison Gomin] à Québec en 1931

En prison à huit ans [Kingston, 1845]

Credit: Dept. of Public Works / Bibliothèque Archives Canada / PA-046242 Non-daté.

Credit: Dept. of Public Works / Bibliothèque Archives Canada / PA-046242 Non-daté.

Bienvenue à Kingston

Le plus jeune prisonnier à avoir séjourné au pénitencier de Kingston, Ontario, est Antoine Beauché. Selon plusieurs sources, dont un rapport gouvernemental dont nous aller parler plus loin, il avait huit ans à son arrivée.

En novembre 1845, Antoine Beauché et trois complices, c’est-à-dire ses frères Louis (12 ans),  Narcisse (âge incertain, entre 12 et 19 ans) ainsi que leur ami  Francis Bernard (12 ans) sont condamnés  à trois ans de prison pour un vol commis à bord du Sydenham, un bateau qui naviguait entre Québec et Montréal. Les sources que j’ai consultées indiquent qu’ils étaient tous natifs du Bas-Canada.

On trouve des traces du séjour des frères Beauché au pénitencier de Kingston dans le Rapport des commissaires chargés de s’enquérir de la conduite, discipline et régie du pénitentiaire provincial avec les documents transmis par les commissaires (1849).

Il y avait des rumeurs de mauvais traitements envers les prisonniers.

Et ce qu’on apprend est loin d’être joli.

Le rapport est disponible sur Notre mémoire en ligne. Pour les Québécois, il est possible d’y accéder gratuitement sur le web en vous abonnant aux services à distance de BANQ.

Mauvais traitements

Le rapport indique qu’entre le 14 novembre 1845 et le 14 octobre 1846, Antoine Beauché a reçu plus de 56 punitions pour avoir parlé, ri, crié dans sa cellule, gâté un livre, donné du tabac à un prisonnier, fait preuve d’indécence,  volé du pain, répandu du vinaigre, etc. Ces infractions menaient à 3 à 4 coups de martinets et  à un régime au pain et à l’eau. A deux reprises, il a dû passer 24 heures aux cachots. Les commissaires concluent: « Nous regardons cette affaire comme un cas d’inhumanité révoltante » (p.194). Antoine Beauché a été relâché au terme de sa peine.

Pour ce qui est de Louis, c’est une longue suite de coups de martinets et de régime au pain sec et à l’eau, pour des infractions aussi mineures que jouer, parler, rire, se moquer de son frère, avoir fait des clins d’oeil aux prisonniers, avoir laissé son siège, etc. Il a également été libéré de prison au terme de sa peine.

Le cas le plus tragique est celui du frère aîné, Narcisse. Il a subit le martinet et le régime au pain et à l’eau pour des infractions comme avoir parlé, fait du bruit dans sa cellule, avoir joué des tours aux autres prisonniers, avoir dansé dans sa cellule, avoir été impertinent, etc.

Je reproduis ici le témoignage de l’ex-garde Robinson, issu du rapport précédemment nommé (p. 201).

« Il se souvient d’un jeune détenu appelé Booshee (Beauché); c’était un petit garçon de douze à quatorze ans; il a été très souvent puni du fouet. Sa faute ordinaire était de faire du bruit dans sa cellule. Il se rappelle qu’une nuit, il y a environ deux ans, alors que le témoin était de garde pour surveiller les prisonniers, la prison fut troublée par ce jeune homme. Il se réveilla avec une grande frayeur, s’écriait qu’il y avait quelque chose sous son lit, et appelant le prêtre pour qu’il vînt le voir. Il grimpa sur les barreaux de sa fenêtre et de la porte, criant de toute la force de ses poumons; il sortait de sa bouche du sang et de l’écume. Le gardien Hooper alla trouver le préfet, et le fit sortir de son lit; lorsque le préfet arriva l’enfant criait encore. Le préfet dit aussitôt: « Ouvrez la porte afin que je fasse sortir ce polisson », Hooper ouvrit la porte et sur l’ordre du préfet le témoin fit sortir Boshee, qui était complètement nu; l’enfant fut renversé sur le dos et l’on essaya de lui mettre un baillon, mais sans succès. L’enfant dit alors au préfet en français qu’il se tiendrait tranquille, et il fut réintégré dans sa cellule.  Le préfet rapporta au témoin ce que l’enfant avait dit: Du moment où l’enfant eût été remis dans la cellule il fut pire que jamais, criant qu’il avait quelque chose sous son lit. Le préfet alors ordonna de le tirer de nouveau de sa cellule. Hooper et le témoin le tinrent par terre et le préfet le frappa avec un bout de cable aussi longtemps qu’il pût. L’enfant était fortement lacéré; les cordes avaient coupé la peau. La chemise du témoin fut tellement ensanglanté par le contact de l’enfant qu’il fût obligé de la changer le lendemain matin. L’enfant n’est plus jamais sorti de la cellule, pense le témoin, jusqu’à ce qu’il fût reconnu pour fou et envoyé à l’asile des aliénés du Bas-Canada, sous la garde du témoin. »

Un autre témoignage révèle qu’il croyait voir le spectre de sa mère.

Le 12 août 1846, Narcisse Beauché est transféré à l’asile de Beauport.

Que sont-ils devenus?

Je n’ai pas réussi à trouver avec certitude ce que sont devenus Louis et Antoine.  Se sont-ils mariés? Quand et où sont-ils décédés? Quant à Narcisse, en 186118711881, il se trouvait toujours à l’asile de Beauport. Je n’ai pas trouvé la date ni le lieu de naissance des trois frères. 

Bibliographie

Rapport des commissaires chargés de s’enquérir de la conduite, discipline et régie du pénitentiaire provincial avec les documents transmis par les commissaires (1849).

Friends of the penitentiary museum. [en ligne]Canada’s penitentiary museum. Page consultée le 29 mai 2014. http://www.penitentiarymuseum.ca/default/index.cfm/history/

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UNE VISITE DE LA PRISON DE QUÉBEC EN 1835

Les asiles de la Longue-Pointe [1905]

Note:  l’asile Saint-Jean-de-Dieu (Longue-Pointe) est maintenant connu sous le nom d’ Hôpital Louis-H. Lafontaine.

*

En 1905, une journaliste de l’Album Universel a eu l’occasion de visiter les lieux et de parler à certains patients. Voici le compte-rendu de sa visite.
Extrait de L’Album universel, 1er juillet 1905

Les Asiles de la Longue-Pointe

[…]

Photographie | Train pour le transport des patients, asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911 | VIEW-11277

Train pour le transport des patients, asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911

Les asiles de la Longue-Pointe, en effet, figurent au premier rang parmi les établissements modèles de ce genre, tant par leur importance que par le confort et les perfectionnements les plus récents dont ils sont dotés. Situés à quelques milles de Montréal, en plein verdoiement de l’Ile, sur les bords du Saint-Laurent, ils couvrent une superficie immense et comprennent une vingtaine de bâtiments susceptibles de contenir plus de 2000 malades. Leur fondation date de 1875, mais les dernières et les plus importantes constructions n’ont été érigées qu’en 1899. Comme on le voit, c’est toute une ville, et une ville qui se suffit entièrement à elle-même. Nous y trouvons des abattoirs, des boulangeries, des ateliers de tous genres, des fermes même. Un chemin de fer électrique relie les différentes dépendances, tandis qu’à l’intérieur même des bâtiments, de minuscules tramways circulent constamment pour le transport du personnel et des marchandises. Quant aux aménagements intérieurs, ils revêtent les formes les plus variées, depuis les immenses salles communes et les dortoirs de l’asile public jusqu’aux appartements luxueux, aux chambres élégamment meublées que pourrait envier plus d’un artistocratique cottage du quartier anglais.Il ne faut pas croire cependant que seul le privilège de la fortune ait établi ces différences.Certes, il conserve dans une certaine mesure sa puissance, Sa Majesté l’Argent, même dans la cité des fous. Mais il n’y est qu’un personnage secondire. Le but est plus élevé, et, avant toute autre considération, il importe d’établir, à n’importe quel prix, le traitement nécessité par chaque espèce distincte d’aberration mentale. C’est la théorie de l’école moderne, des grands maîtres qui en furent les fondateurs et les illustrations, les Morel, les Magnan, les Charcot; c’est aussi celle qui depuis nombre d’années est appliquée aux asiles de la Longue-Pointe avec le plus grand succès par le docteur Bourque, médecin en chef de l’institution, et par le tout aimable et savant surintendant médical, le docteur Georges Villeneuve, professeur de clinique des maladies mentales à l’Université Laval.

Photographie | Théâtre à l'asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911 | VIEW-11274

Théâtre à l’asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911

 »Croyez-le bien, cher monsieur » me disait tout récemment ce dernier, tandis qu’en sa compagnie, je parcourais les merveilles de son immense domaine,  »elle est morte, et bien morte, la légende des cabanons, des coups de fouet et des supplices de toutes sortes que l’on affligeait jadis aux pauvres fous. Ce régime brutal et odieux n’existe plus depuis longtemps. D’ailleurs, pour n’en parler qu’au point de vue pratique, il ne connait et ne pouvait donner aucun résultat. Non, ce que nous cherchons ici, c’est à guérir insensiblement, avec le calme, avec l’éveil des souvenirs, avec la persuasion lente et douce qui pénètre peu à peu le cerveau malade et parvient ainsi à y dissoudre les hallucinations et les erreurs, en quelque sorte à l’insu du patient.

L’aliéné est, avant tout, un être extrêmement susceptible. Ce qui triomphe auprès de lui, c’est le tact, la sensibilité, la politesse. Il importe de ne jamais le froisser, même légèrement. A cet égard, notre personnel a les instructions les plus strictes. Nous appelons toujours les malades: Monsieur, Madame, Mademoiselle, cela à quelque classe sociale qu’ils appartiennent. Le tutoiement est formellement interdit ainsi que toute autre familiarité du même genre. Inutile d’ajouter que la plaisanterie et les rires sont choses inconnues de notre part; et d’ailleurs qui aurait le traître courage de s’égayer devant tant de misères et de détresse? Pour ma part, je ne refuse jamais à un aliéné d’aller le voir en particulier aussitôt qu’il en exprime le désir, même s’il est classé parmi les agités et les furieux. Cela m’a souvent donné d’excellents résultats sans que, jusqu’ici, il me soit arrivé aucune fâcheuse aventure.

Quant au traitement proprement dit, il est des plus simples. Il repose tout entier sur la connaissance psychologique des sujet [sic]. Cette observation nécessite par contre, une attention de tous les instants. Nous devons, en quelque sorte, substituer notre volonté, notre pensée même tout entière à celles du malade. Il nous faut garder constamment le contact avec on cerveau sous peine de voir parfois s’effondrer en quelques heures les résultats d’un travail qui avait exigé des mois entiers.

Photographie | Dortoir à l'asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911 | VIEW-11279

Dortoir à l’asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911

Le traitement matériel consiste dans le repos au lit, dans les bains chauds, et surtout dans les distractions bien mesurées, dans les occupations de tous genres, dans le travail même, travail bien entendu exécuté non dans un but productif mais simplement curatif et surveillé par le médecin. C’est en un mot ce que nous appelons le régime de l »open door », de la bonne et saine liberté, régime basé sur la confiance accordée aux malades et que, je me hâte de le dire, ils justifient pleinement. Nous les laissons circuler à leur guise, non dans un parc soigneusement clos de murs, mais en plein campagne, libres d’errer où bon leur semble, ayant même à leur portée tous les moyens de s’enfuir, puisqu’un tramway conduisant à la ville traverse la propriété. Et cependant, les cas d’évasion sont extrêmement rares. C’est la confirmation de la justesse de la théorie moderne. D’ailleurs, le système de l »open door » a encore un autre avantage, celui de transformer du tout au tout la physionomie des aliénés. Plus de prisons, plus de cachots sombres aux fenêtres grillagés, mais partout l’espace, l’air, la lumière, le bon soleil aux gais rayons, presque la joie et le bonheur, si l’on pouvait prononcer ici ces deux mots sans un serrement de gorge.

La visite était terminée, et tandis que je m’éloignais, l’esprit encore pénétré de cette grande leçon des choses, je songeais au rôle admirable de ce médecin, guérissant l’âme humaine comme un habile luthier répare les cordes d’une harpe brisée, à ce pouvoir quasiment créateur qui lui fait ressusciter les morts d’esprits et rendre à la civilisation des forces et des intelligences qui semblaient devoir être à jamais perdues pour elle.

F. de Chalot.

Montréal, 10 juin 1905.

Photographie | Promenade à l'asile de Longue-Pointe, Montréal, 1911. | VIEW-11272

Promenade à l’asile de Longue-Pointe, Montréal, 1911.

__

Folie!

Pendant que nos pas, longuement résonnaient dans les couloirs immenses de Saint-Jean de Dieu, que la voix de la petite religieuse, notre cicérone, disait:  »Laissez-moi vous montrer maintenant les cuisines, puis les réfectoires, puis la buanderie… » ma pensée s’efforçait en vain de n’être point rebelle.

Tout le temps, moi, je songeais à ces multiples intelligences en qui soudain la nuit s’était faite – nuit avec ou sans rêves, mais toujours impénétrable. Je songeais à ce pauvre Nelligan dont l’aurore avait eu tant de promesses et qui rêvait maintenant ses intraduisibles songes en l’une de ces étroites chambres dont les fenêtres ont des grilles.

Puis, me revenait aussi l’image de cette belle jeune femme aperçue tantôt et dont les yeux, si tristement, nous avaient suivies. Regard angoissée de démente, semblant chercher en des efforts infinis à rallumer par delà les prunelles, la flamme maintenant éteinte qui donnait à l’esprit sa vie!

Plus loin, nous avions rencontré une mère dont la fille unique était morte dans des circonstances que la bonne religieuse n’ose tout à fait nous faire connaître, mais que nous devinâmes, affreuses.

 »C’est elle, ma fille », faisait-elle, en saisissant par la main l’une de mes compagnes.  »Non, c’est celle-ci », continua-t-elle en s’approchant d’une autre, et ainsi de chacune de nous jusqu’à ce que, déçue encore pour la centième fois peut-être, elle se détourna, ne voulant plus nous regarder, irritée de n’avoir pu trouver parmi nous l’enfant cherchée. Une autre dont la raison a sombré à la suite d’un incendie dans lequel elle a vu périr ses deux seuls fils, m’a raconté cette scène, les yeux secs et en même tenant le bras comme si elle eut craint que je ne veuille pas l’écouter jusqu’au bout. A de certains moments, je sentais ses doigts rigides m’entrer dans la chair avec une telle force que j’aurais crié de douleur.

Plus loin encore, c’est un homme dans la force de l’âge, dont la folie a été amenée par la perte de sa fortune. Il nous a dit comment la chose était arrivée, et il pleurait tellement à son propre récit que nous nous sentions prêtes à pleurer aussi. Et, que d’autres?

Mais la visite était finie maintenant, et nous marchions lentement dans le grand couloir, pendant que, de sa voix douce de nonne, notre guide achevait de nous expliquer diverses choses: l’instant d’après, nous allions nous retirer lorsque passa par là-bas, au détour d’un escalier, une forme falote et qui nous paru très drôle.

 »Philomène, appela la soeur, voici des dames qui désirent te voir ».

Aucune de nous ne l’avait exprimé ce désir, mais nous l’avions, à coup sûr, toutes éprouvé, et à peine avions nous remercié celle qui l’avait dû lire dans notre regarde, que Philomène nous faisait la révérence.

 »Mesdames, je suis aussi jolie que la plus jolie d’entre vous ».

Ce fut notre bienvenue et le compliment à rebours nous parut d’autant moins flatteur que mademoiselle Philomène possède une laideur incomparable… et indescriptible, c’est pourquoi je m’abstient de faire son portrait.

[…]
Et pendant que le tramway nous ramenait vers la grande ville aux bruits multiples, où se manifeste partout l’humaine intelligence, je songeais à ce monde étrange des fous, monde de douloureuse ou paisible inconscience où les souvenirs sont le présent, où le présent est le rêve et où l’avenir n’existe pas.

Je revoyais tous ces yeux aux flammes fugitives et inquiétantes qui nous avaient au passage suivies sans nous voir peut-être; s’évoquaient toutes ces âmes bizarres et je songeais:

Ne sont-ils pas les heureux?

COLETTE

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L’Incendie de l’asile Saint-Jean-de-Dieu [Longue-Pointe, 6 mai 1890]

L’Incendie de l’asile de Beauport, 29 janvier 1875

Websérie: Erosion – un regard sur l’abandon

La lecture des mauvais livres [1880]

La lecture des mauvais livres [1880]

Extrait de la rue L’Album des familles, publié à Ottawa, 1880, numéro 3, p. 141

TERRIBLE RÉSULTAT DE LA LECTURE DES MAUVAIS LIVRES – Un journal français des Etats Unis, la Patrie Nouvelle, publie ce qui suit touchant la lecture des mauvais romans. Un jeune canadien du nom de Joseph Bellerose, âgé de 18 ans, demeurant à Cohoes, était depuis quelques mois passionné pour la lecture des Novels, petits livres qui sont vendus dans les dépôts de journaux pour la modique somme de 10 sous. L’effet de cette lecture a eu un résultat terrible sur l’esprit du pauvre malheureux car il devint fou. Partout des sauvages s’offraient à sa vue et il voulait les combattre. Vendredi dernier, il était dans un tel état que ses parents firent appeler un médecin qui commença à lui donner ses soins. Après quelques jours d’un traitement bien suivi, le médecin avisa les parents de Bellerose de l’envoyer à l’asile des aliénés d’Utica, se déclarant incapable de le guérir. Mardi, le malheureux jeune homme, sous la garde d’un officier de la ville, s’embarquait dans les chars pour sa nouvelle demeure. Il n’y avait rien de plus pénible que d’entendre les cris et les blasphèmes de ce malheureux, il ne reconnaissait personne et voulait tuer tous ceux qui s’approchaient de lui. Son père et sa bonne mère, mêmes, ne trouvaient pas grâce devant lui enfin c’était un fou furieux.

La morale de tout ceci est facile à expliquer. Parents, vous êtes grandement coupables de laisser de mauvais livres dans les mains de vos enfants, vous êtes d’autant plus coupables que vous avez une foule de bons livres, de bons journaux qui sont publiés dans vos localités et que vous n’encouragez pas. Vous riez des avertissements et des bons conseils que nous vous donnons en vous signalant cette mauvaise littérature. Vous sacrifiez par votre négligence, l’avenir de vos enfants en leur laissant lire ces historiettes excitantes et mensongères, enfantées par l’esprit du mal, sous le prétexte fallacieux que ces pauvres enfants doivent s’amuser. Ne s’amuseraient-ils pas tout aussi bien en lisant de bons livres qui orneraient leur esprit au lieu de le perdre; de bons journaux qui leur apprendraient à devenir de bons citoyens au lieu de les envoyer à l’asile des aliénés. Malheureusement un trop grand nombre de nos canadiens lisent de ces Novels, et à ceux là, si vous leur demandez de souscrire à un bon journal français au journal de leur localité, ils vous répondent invariablement que le journal n’est pas assez littéraire. Non, il n’est pas assez littéraire pour ces esprits forts. Ils leur faut de la littérature de 10 sous c’est meilleur marché.

Pères et mères, veillez sur vos enfants, arrachez leur des mains cette littérature malsaine. Brûlez ces petites brochures de 10 sous, ayez de bons journaux qui apprendront à vos enfants à devenir de bons chrétiens et de bons citoyens.

 

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Les frères Dion, champions de billard [États-Unis, XIXe siècle]

Drinkwine, un billet sans alcool [New York, 1920]

Pour l’amour des livres (photographies anciennes)

Collection photographique de la Library of Congress

Les archives du New York Times

Faits divers: l’histoire des soeurs Hurley [Québec, juin 1904]

A la demande de monsieur Chartrand, voici l’affaire des soeurs Hurley.

La demeure des Hurley était située rue Ferland, à Québec. Le patriarche de la famille, Michael, était peintre. Dans le recensement canadien de 1871, on lit que son épouse était prénommée Catherine. Dans le recensement de 1881, Michael est inscrit comme étant veuf.

Extrait de l’annuaire Marcotte, édition 1896-1897

Michael et Catherine Hurley ont eu au moins quatre filles: Fanny (Frances), Catherine, Anna Maria et Helen Jane.

Catherine est décédée en 1901 suite à une noyade. On en a parlé dans le Quebec Mercury  comme vous pouvez le constater.

Extrait du Quebec Mercury, 3 juin 1901, relativement à la découverte du corps de Catherine.

Michael est décédé le 27 mars 1903 à Québec. Il avait 73 ans.

En juin 1904, il ne restait plus que Fanny, Anna Maria et Helen Jane au domicile familial de la rue Ferland.

Annuaire Marcotte, édition 1903-1904

Et ça n’allait pas bien du tout.

Extrait de la Patrie du 20 juin 1904.

QUINZE ANS SEQUESTREE

LES OFFICIERS PUBLICS FONT D’ÉTRANGES DÉCOUVERTES DANS UNE MAISON HABITEE PAR TROIS ALIÉNÉES

ELLES SERONT INTERNÉES

(Correspondance spéciale)

Québec, 20 juin 1904

La maison qui porte le no 13, de la rue Ferland, est habitée depuis un très grand nombre d’années par trois soeurs du nom de Henley[Note: il s’agit plutôt de Hurley], qui sont idiotes de naissance. Elles sont propriétaires du bloc dans lequel se trouve leur résidence, et jouissent d’un revenu annuel  de plus de quinze cents piastres qu’un nommé Mahoney, l’administrateur de leurs biens, retire et dépose pour elles. A la demande des voisins, les officiers du bureau de santé ont fini par faire une visite à leur domicile samedi, accompagnés du chef de police, d’une couple de constables et des docteurs Parks et Catellier. Ils ont eu d’énormes difficultés à pénétrer dans le logis.  L’une de ces forcenées s’était armée d’une barre de fer.

Les lieux étaient infects, le logis était dans un état de saleté indescriptible.

Lorsque les officiers de santé ont voulu pénétrer jusqu’aux mansardes, on leur a barré le passage. Il a fallu [illisible] toute espèce de moyen de persuasion pour calmer les infortunés et obtenir d’elles l’autorisation de monter au troisième étage. Les médecins seuls ont pu y monter, les docteurs Parks et Catelier, l’un après l’autre, et presqu’à la sourdine, pour ainsi dire. Quelle n’a pas été leur surprise d’apercevoir dans une chambre soigneusement  verrouillée, à travers un guichet pratiqué dans une porte, une femme absolument nue, dans un état affreux, étendue sur un sale grabat de paille, parlant d’une manière incohérente, et hurlant, vociférant de temps à autre. On a su depuis que cette pauvre folle était séquestrée depuis plus de 15 ans. On renouvelait sa litière de temps à autre par une ouverture pratiquée au bas de la porte, et on lui transmettait ses aliments par le petit carreau pratiqué au centre.

Les deux idiotes qui tenaient ainsi leur soeur séquestrée ont dit aux officiers de santé que c’était inutile de la déranger, parce qu’elle n’en avait pas pour longtemps à vivre; elles ont ajouté que dans tous les cas, elles souriaient [souhaitaient?] y voir elles-mêmes si elle n’était pas morte à l’automne.

Les officiers du bureau de santé ont résolu de prendre toutes les mesures nécessaires pour enlever ces trois idiotes du logement en question et de les faire transporter à l’Asile de Verdun. Ce déménagement forcé doit se faire aujourd’hui ou demain au plus tard; ce ne sera certainement pas sans de grandes difficultés. On devra user de force, se servir de courroies.

On s’y attend et on se prépare en conséquence.

Le tuteur de ces trois aliénés, leur oncle, qui réside à New York, est arrivé à Québec, et on m’assure qu’il a consenti à ce que ces trois malheureuses nièces soient internées dans un asile et qu’il a signé en conséquence les documents nécessaires.

Ces trois infortunées sont âgées de 33, 35 et 40 ans respectivement. C’est la troisième que l’on tenait ainsi sous le verrou depuis plus de 15 ans.

Celle qui a été enfermée pendant toutes ces années était Helen Jane. Elle n’a pas survécu longtemps à sa  »délivrance ». Elle est décédée le 15 juillet 1904 à Verdun, probablement à l’asile. Quant à ses soeurs, elles étaient toujours à Verdun en 1911 selon le recensement canadien.

Lorsqu’on consulte les recensements de 1871, 1881*, 1891* et 1901, il y a toujours une section où l’on demandait au recenseur de cocher s’il y avait quelqu’un atteint d’aliénation mentale dans le foyer visité. Rien de tel n’a été signalé chez les Hurley.

Une sombre histoire.

*Le nom Hurley a été orthographié Hurly. En 1891, Michael a été orthographié Michel

Bibliographie

Jean-Marie Lebel. Le Vieux-Québec: guide du promeneur. Sillery, Septentrion, 1995, 340 pages.

Jean-Marie Lebel. Les Chroniques de la Capitale. Québec 1608- 2009. Québec, PUL, 2008, 760 pages.

Registre d’inhumation du Mount Hermon Cemetery (BANQ)

Les enquêtes des coroners des districts judiciaires de Beauce, 1862-1947, de Charlevoix, 1862-1944, de Montmagny, 1862-1952, de Québec, 1765-1930 et de Saint-François (Sherbrooke), 1900-1954 (BANQ)

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