Un voyage en montgolfière [8 septembre 1856] (deuxième partie)

Suite de Un voyage en montgolfière [8 septembre 1856] (première partie)

Le Canadien, 12 septembre 1856

Nous nous rapprochâmes de la terre, assez près pour causer avec les habitants de la localité: nous avions déjà entendu des voix nous crier: Oh! heh! y a-t-il du monde là-dedans? Car il est bon de dire que tous les bruits terrestres s’entendent parfaitement, même à une étonnante hauteur. A une élévation de 2,000 ou 3,000 pieds, nous pouvions entendre les aboiements des chiens, et même les gloussements des volailles. Après avoir échangé quelques paroles avec plusieurs braves cultivateurs qui semblaient émerveillés de nous voir et dont l’un nous suivit pendant plusieurs arpents pour nous faire accepter un panier de mûres, nous commençames à remonter, et cette fois notre habile guide nous éleva à une magnifique hauteur, qu’ils estima à 5,500 pieds. Ce fut alors que nous eûmes un admirable aspect de cette terre sur laquelle nous planions si orgueilleusement et si heureusement. Vraiment, la terre est bien peu de chose pour l’homme qui peut conquérire le royaume de l’air. Nous ne parlerons pas des maisons, points à peine visibles: mais les montagnes elles mêmes nous semblaient à peine un petit accident de terrain, et nous étions tentés de regarder avec dédain ces prodiges de la nature que nous admirons si fort lorsque nous sommes redescendus sur notre pauvre terre.

M. Godard eut l’obligeance de nous ramener à diverses reprises près de la terre et de nous enlever encore, suivant les désirs que nous lui exprimions. Tantôt nous rasions la crime des arbres, tantôt nous allions toucher aux nuages. Le temps était pur et clair, le vent léger; c’était vraiment un voyage délicieux. Notre vue pouvait embrasser une immense horison; nous appercevions le lac Champlain, le lac St-Pierre, tous les jolis villages qui bordent le St. Laurent, la rivière Chambly et les environs; ce qui rendait notre voyage bien plus intéressant encore, c’était la manière habile, claire et lucide dont M. Godard nous expliquait sa science, nous donnait les plus intéressants détails sur les effets de l’air, de la lumière, du son, etc.. et nous racontait les différentes expériences qu’il a eu occasion de faire dans sa carrière d’aéronaute, carrière longue déjà, quoiqu’il soit bien jeune encore; car il est bon de dire qu’Eugène Godard n’est âgé que de 29 ans, et que déjà, à cet âge, il est le premier aéronaute du monde. Il a fait dans cet art d’admirables et nombreuses découvertes, et Dieu seul sait ce qu’une intelligence comme la sienne et une activité aussi complète peut faire encore.

Biographie parue suite à la visite de Eugène Godard au Canada. Rédigée par Emile Chevalier, celui qui devait monter à bord du ballon le 8 septembre 1856?

Revenons à notre voyage. Nous traversâmes l’espace qui sépare le St.-Laurent du Richelieu, admirant toujours, chantant parfois, et écoutant avec délices l’écho qui nous rapportait nos chansons, comme si un choeur terrestre nous eu secondés; enfin, nous arrivâmes au-dessus de la jolie rivière Richelieu, et là le conseil aérien délibéra pour savoir où devait se terminer l’expédition aérostatique. Notre intention avait d’abord été, et nous avions espéré pouvoir la réaliser, de nous rendre à St.-Hyacinthe ou à St.-Charles, où nous savions pouvoir trouver une belle hospitalité; mais le vent n’était pas de notre goût et il nous poussait dans une autre direction. Force nous fut donc de songer à descendre, et, sur la demande de ses passagers, M. Godard opéra sa descente aussi bien, aussi légèrement que son ascension avait été prompte et brillante. Le ballon vint, sur ses ordres, toucher terre dans une belle prairie faisant partie de la terre appartenant à P. Blanchet, ecr., propriétaire de l’Avenir. Nous avouons que, lorsque la circonstance nous fut connue, nous éprouvâmes quelques scrupules à voir le rédacteur de la Patrie s’emparer ainsi du terrain de l’Avenir; mais nous avons vu M. Blanchet depuis lors, et il nous a dit qu’il était charmé que le vent nous eut portés sur sa terre, qui acquerrait nécessairement, par là, une grande célébrité.

A peine étions-nous à terre, que nous vîmes accourir à nous les gens du voisinage qui, hommes, femmes et enfants, voulaient voir quel était le phénomène qui venait les visiter. Ces braves gens nous aidèrent avec le plus grand empressement à maintenir le ballon, dont ils ne pouvaient se lasser d’admirer la forme et les dimensions.

M. Godard leur offrit de leur donner une idée d’un voyage aérostatique, en les enlevant, tour à tour, à une distance de 200 à 300 pieds, en ballon captif, c’est-à-dire, retenu par la corde qui soutient l’ancre. Après quelque hésitation, quatre personnes présentes, parmi lesquelles nous nommerons M. Bertrand, notaire, de la Pointe Olivier, le Cap. Jos Mongeau, de Varennes, et son fils, se décidèrent à aller faire une petite promenade; ils revinrent promptement, et alors M. Godard, avec toute la galanterie française, pria les demoiselles présentes d’essayer de cette promenade; les jeunes filles reculaient devant de genre de transport inconnu; enfin, trois se décidèrent, firent le voyage et revinrent si contente, si enchantées, que toutes leurs compagnes voulurent avoir leur tour, et M. Godard eut la complaisance de faire 7 assensions consécutives. Les demoiselles avaient pris goût à la chose, et, vraiment, si l’on eût voulu les croire, il eût fallu passer la nuit à les promener; force fut, pourtant, de les abandonner; car, la nuit étant venue; il fallait dégonfler le ballon, le plier et l’emporter. Pour cela, nous reçumes, de tous les assistants, l’aide la plus empressée et, dans un instant, nos préparatifs furent faits et nous partîmes pour Chambly; une charrette de foin nous portait mollement, comme on le sait, et une autre portait ballon, nacelle, etc.

Nous arrivâmes à l’hôtel de Booth à dix heures. Un bon souper, des lits confortables nous y furent donnés et, le lendemain, frais et dispos, nous revenions à Montréal dans la bonne voiture du brave St. Germain, et racontions à nos amis toutes les phases de notre délicieux voyage.  »

Fin

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