L’Incendie de l’asile de Beauport, 29 janvier 1875

L’Institut universitaire en santé mentale de Québec a porté plusieurs noms: Asile de Beauport, puis Québec Lunatic Asylum, Asile des aliénés de Québec, Asile Saint-Michel-Achange, Centre Hospitalier Robert-Giffard.

Le 29 janvier 1875, cet institut du chemin de la Canardière a été le théâtre d’un incendie qui a fait plusieurs victimes.

Source: L'Opinion publique, 25 février 1875

Dans le Canadien du 30 janvier 1875 a été publié l’article suivant:

INCENDIE DE L’ASILE DE BEAUPORT

PERTES DE VIE

IMMENSE PERTE DE PROPRIETE

VAINS EFFORTS POUR SAUVER L’ASILE

LES DERNIERS DETAILS

Hier soir, vers sept heures et demi, notre ville a été jetée dans l’émoi.  »L’Asile de Beauport est en feu! tel est le cri qui nous a glacé d’effroi. Un incendie est toujours terribles, mais l’incendie d’un incendie d’aliénés a quelque chose d’épouvantable.

Plusieurs  mille personnes sont parties presqu’en même temps pour le lieu du sinistre. Le chemin était littéralement couvert de voitures et de piétons. Rien de plus lugubre que le spectacle qui se présentait aux yeux de ceux qui se dirigeaient vers la conflagration. Toute la campagne entre Québec et Beauport était illuminée comme en plein midi, mais c’était une lumière qui faisait frayeur. Un immense nuage de fumée, couleur de feu, était suspendu au-dessus de l’Asile. On aurait dit que le ciel était en flamme.

SCENES NAVRANTES

Notre reporter est arrivée à l’asile au moment où l’on transportait les folles à la bâtisse destinée aux hommes; car c’est à l’aile est occupée par le département des femmes que le feu a pris naissance. Nous avons vu bien des incendies, nous avons la moitié d’une ville dévastée par le feu, mais nous n’avons jamais rien vu d’aussi triste que le spectacle dont nous étions témoin hier soir.  »Comment pourra-t-on jamais décrire cette scène » s’est écrié de nos amis, en voyant le terrible panorama qui se déroulait devant nos yeux.

Imaginez plusieurs cent femmes déjà privées de la raison et rendues furieuses par la vue des flammes qui dévoraient leur seul refuge. Imaginez ces pauvres infortunées, arrachées, à moitié vêtues, de leurs cellules, transportées par un froid intense à une distance de plusieurs arpents. Les unes pleuraient, les autres riaient, d’autres encore poussaient des cris de désespoirs.

On a dû entasser presque toutes les aliénées dans  un seul appartement. Ceux qui n’ont pas vu ce triste assemblage, ne pourront jamais s’en former une idée. Nous n’essaierons pas de le dépeindre. Nous dirons seulement que nous avons admiré le dévouement et le courage des gardiens et des gardiennes qui ont fait des merveilles pour conserver l’ordre, et cela au péril même de leur vie, car on peut facilement croire qu’un appartement remplis de folles, rendues doublement folles par la peur, n’est pas absolument un lien de sûreté.

ACTES HÉROÏQUES

Notre reporter a pu converser un instant avec M. Vincelette, gardien de l’Asile. Une de ses mains était enveloppée dans un mouchoir ensanglanté.  »Ce n’est rien » dit-il.  »Dieu merci, nos pauvres enfants sont sauvées. Nous avons eu bien de la misère pourtant. Elles ne voulaient pas déménager; elles se cachaient partout, sous les lits, dans les passages, partout.

La dernière fois que je suis retourné dans la partie de la bâtisse où le feu a pris naissance, j’ai failli y rester avec mes deux enfants. Je m’étais avancée dans une chambre et j’avais réussi à empoigner deux folles qui ne voulaient point sortir; mais une fois rendu dans le passage, je ne pus plus trouver l’escalier, la fumée m’étouffait, m’aveuglait. Heureusement, un de mes hommes était resté à la tête de l’escalier. Il me tira vers lui, et je suis tombé dans l’escalier avec mes deux enfants. Voilà comment je me suis fait mal à la main. Mais ce n’est rien.  »[…]

L’ORIGINE DU FEU

 »Comment et où le feu a-t-il pris naissance? »  »Je ne puis vous dire positivement comment. Je crois que c’est une de nos patientes qui a mis le feu à son lit; je ne peux pas m’expliquer la chose autrement. Quand je l’ai découvert, l’incendie avait déjà fait des progrès considérables. Le feu a pris naissance tout à fait en arrière de la bâtisse principale. J’ai envoyé tout de suite en ville demander du secours.  »

LE PROGRES DES FLAMMES

Pendant ce temps, les flammes faisaient de rapides progrès. L’élément destructeur avait envahi toute la partie est de la grande bâtisse et menaçait la partie centrale et la partie ouest. Une pompe à bras était, pendant longtemps, tout ce que l’on eût pour retarder la marche de l’incendie.  D’ailleurs, il n’y avait qu’une citerne qui fut bientôt tarie. Son Honneur le maire [Note: Célestin Marcoux] était l’un des premiers hommes rendus sur les lieux. Il donna ordre de suite de faire venir la pompe à vapeur. Mais les chemins étaient très mauvais et cette pompe mis bien du temps à venir. Et l’incendie faisait de plus en plus son chemin; le tiers de l’Asile n’était plus qu’un brasier.

LES ENVIRONS DE L’ASILE

Le magnifique terrain qui entoure l’Asile était jonché de meubles; une foule immense se tenait  auprès, le chemin était encombré de voitures. Plusieurs centaines d’hommes s’organisèrent en corps de sauvetage et se mirent à sortir les effets de la partie menacée par le feu.

UN INCIDENT

Quatre ou cinq hommes avaient traînés une grande armoire de l’Asile et l’avaient déposée à terre. Quelle ne fut pas la surprise de tous de voir une pauvre folle sortir de cette armoire et se jeter au milieu de la foule en jetant des cris perçants. Encore une de sauvée, disait-on; fait cela fait craindre qu’il n’y ait plusieurs autres qui, cachées dans quelques coins de la grande bâtisse, périront dans les flammes.

VAINS EFFORTS

Vers dix heures, la pompe à vapeur était rendue à Beauport. Cette pompe était la seule planche de salut qui restât.  »Si nous pouvons atteindre la rivière St-Charles avec cette pompe, disait son Honneur  le Maire, nous pourrons sauver les deux tiers de la bâtisse. Si non, tout est perdu. On a pu atteindre la rivière, mais il n’y avait plus que de la glace et de la vase.  On se transporta en toute hâte à une citerne, située à quelques distance en arrière de l’Asile. On disait que cette citerne contenait 25 mille gallons d’eau mais au bout de quelques minutes, elle était tarie. On se rendit donc de nouveau à la rivière St-Charles où l’on fit une chaussée avec des matelats dans l’espoir d’obtenir assez d’eau pour faire fonctionner la pompe à vapeur. Vain espoir.

A une heure et demi du matin, lorsque notre reporter laissé l’Asile, le feu avait envahie toute la bâtisse principale; la coupole était tombée, le toit s’écroulait, on n’espérait plus sauver aucune partie de la bâtisse.

DES ELOGES

Avant de terminer ce triste compte-rendu, nous devons faire des éloges de ceux qui ont fait tout ce que l’homme pouvait faire pour arrêter ce terrible incendie. Nos braves pompiers, et les soldats de la citadelle qui se sont rendus de bonne heure à l’asile, ont fait des merveilles. Quand au Dr Roy [François-Elzéar Roy], sa conduite a excité l’admiration de tous. […]

En septembre de la même année, l’asile fût reconstruit.

Gravure parue dans le Canadian Illustrated News du 20 février 1875.

26 femmes sont décédées dans l’incendie.

  • Marie Prussien, 72 ans, de Québec
  • Caroline Boucher, 31 ans, de Québec
  • Euphémie Turcotte, 32 ans, de Québec
  • Virginie Leclerc, 24 ans
  • Angèle Desrosiers, 25 ans
  • Zéphirine Deblois, 38 ans
  • Philomène Vézina, 32 ans, de Saint-Roch,
  • Adèle Brisson, 34 ans, de Saint-Germain de Rimouski
  • Mary Clarke, 45 ans
  • Odile Laberge, 26 ans, Saint-Thomas de Montmagny
  • Julie Elie dit Le Breton, de Saint-Anselme (Dorchester)
  • Mary Newall, 30 ans
  • Sarah Cormier, 67 ans, de St-Joseph (Carleton-St-Omer)
  • Henriette Corriveau, 24 ans, de Québec
  • Anastasie Legault, 24 ans.
  • Josephte Dutilly, 58 ans, de St-Jean-Baptiste de Rouville
  • Mary Cogan, 29 ans
  • Luce Dorion, 65 ans, de Québec
  • Ellen Kennipeck, 60 ans
  • Adélaïde Reault, 48 ans
  • Margaret Parker
  • Honora Wilmoth, 46 ans
  • Eliza Buchanan, 50 ans, de Québec
  • Marie Massicotte, 53 ans, de Saint-Antoine-de-la-Baie-du-Febvre
  • Joséphine Saint-Pierre, 24 ans, de Sainte-Louise-de-L’Islet
  • Zoé Bazin, 34 ans, de  Saint-Vallier-de-Bellechasse

Source: Les enquêtes des coroners des districts judiciaires de Beauce, 1862-1947, de Charlevoix, 1862-1944, de Montmagny, 1862-1952, de Québec, 1765-1930 et de Saint-François (Sherbrooke), 1900-1954, BANQ

Billets reliés

Explosion au chemin de fer de la Baie des Ha! Ha! [14 avril 1910]

Explosion à Hochelaga [26 mai 1888]

L’incendie du Laurier Palace (Montréal, 9 janvier 1927)

L’incendie de l’hospice Saint-Charles [Québec, 14 décembre 1927]

Trois-Rivières brûle! 22 juin 1908

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A propos Vicky Lapointe

Mon nom est Vicky Lapointe. J'ai une formation en histoire (baccalauréat et maîtrise en histoire, Université de Sherbrooke). Mon blogue explore différentes facettes de l'histoire et du patrimoine du Québec et des Francos-Américains aux XIXe siècle et XXe siècles. Je vous raconte ici des moments de notre petite histoire (j'affectionne particulièrement l'histoire du crime) et je vous présente aussi des articles de journaux d'antan.
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6 commentaires pour L’Incendie de l’asile de Beauport, 29 janvier 1875

  1. J’ai plusieurs photos de la maison des femmes en 1897. Elle fut reconstruite? À ma connaissance, ce pavillon ou celui des hommes a brûlé en 1939. Le second édifice a été intentionnellement démoli dans les années 50 lorsque le bâtiment qu’on connait a été construit dans les années 40. Ils étaient sur le terrain de l’actuel stationnement en face de l’institut. Le pavillon des hommes était plus près du chemin d’Estimauville.

    Vue aérienne : http://db.tt/v3NRt2s5

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  2. C’est le pavillon des Hommes qui a brûlé en 1939. Il y a quelques photos dans la Patrie du jour suivant, mais la qualité n’est pas extraordinaire.
    Dans cet article-ci, il y a une représentation des bâtiments avant 1875 où l’on voit le pavillon des femmess.

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  3. nuage1962 dit :

    je trouve ton blog vraiment intéressant
    Une page de l’histoire bien triste .. surtout a cette époque ou les moyens d,interventions étaient rustiques

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  4. Merci.
    Je lis beaucoup les journaux de cette époque et c’est fou de voir à quel point il y avait des incendies.

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  5. Je me rends compte que j’ai manqué plusieurs de vos articles. J’aime bien les liens de la fin de ceux-ci qui nous permettent d’aller lire les billets reliés.

    Vous faites ceci à la mitaine à ce que je vois.

    Au plaisir de découvrir.

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  6. Et c’est encore mieux quand les liens fonctionnent. Cela faisait quelques temps que je mettais une section billets reliés lorsqu’un lecteur m’a écris pour me dire que les liens ne fonctionnaient pas. J’ai finit par comprendre ce que je faisais qui n’était pas correcte (il manquait un petit bout de chaque adresse). Et de temps en temps, lorsque je revisite un billet, je m’aperçois qu’un lien ne fonctionne plus ou qu’une image est disparue (surtout celles hébergés par Image Shack) donc je corrige. J’espère trouve un jour un moyen rapide de tester tous mes hyperliens. Vive l’informatique!

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